3.B.2) Ivor Novello (1893–1951)

Comme nous l'avions vu (), Ivor Novello est né dans un foyer où la musique est presque une seconde langue: avec une mère cantatrice et un environnement baigné de culture, il développe très tôt un sens aigu de la mélodie et de l’effet dramatique. À peine adulte, il rejoint Londres, où il s’insère rapidement dans les milieux artistiques et mondains. La Première Guerre mondiale bouleverse tout: en 1916, sa chanson Keep the Home Fires Burning devient l’hymne sentimental de tout un pays, propulsant le jeune compositeur au rang de figure nationale. Pourtant, ce succès colossal le fige un moment dans l’image d’un auteur de chansons patriotiques, alors qu’il aspire déjà à une carrière plus large.

Dans les années 1920, Novello trouve une nouvelle scène: le cinéma muet. Il y devient l’un des jeunes premiers les plus emblématiques, un symbole glamour du star system britannique. Parallèlement, il écrit, joue, compose, multiplie les collaborations et expérimente des formes théâtrales plus ambitieuses. Mais quelque chose manque encore: une forme dramatique qui lui appartienne vraiment, un espace où son lyrisme, son élégance et son goût pour les récits romantiques puissent s’épanouir sans contrainte.

C’est précisément à l’orée de 1929 que cette recherche s’éclaire. Le cinéma parlant redistribue les cartes, Londres réclame de nouveaux divertissements, et Novello se tourne avec une détermination nouvelle vers le théâtre musical. Les éléments de sa future signature - glamour, opulence, sentiment exalté - sont déjà là; il ne lui reste plus qu’à les organiser pour donner naissance à ce qui deviendra, dans les années 1930, la «Novello touch».

3.B.2.a) 1929-1935 - Affirmation du compositeur dramatique (1ères grandes revues): trouver sa signature

La fin des années 1920 marque un véritable tournant dans la trajectoire d’Ivor Novello. Le cinéma muet, qui avait fait de lui une vedette glamour, décline rapidement sous la poussée du parlant; Londres, de son côté, entre dans une période de grandes mutations culturelles. Pour Novello, ce contexte agit comme un révélateur: il ressent plus intensément le besoin de retrouver la scène, cet espace vivant où il peut à la fois écrire, composer et, surtout, modeler directement l’expérience du public. Le théâtre n’est pas une reconversion, mais un retour à la source, une manière d’unifier les fragments de sa carrière en une identité artistique cohérente.

Dès 1929, il multiplie les projets scéniques et affûte progressivement un style qui deviendra sa marque de fabrique. Il explore des formes variées - revues, comédies, spectacles musicaux à numéros - cherchant la bonne alchimie entre intrigue romanesque, humour britannique et lyrisme mélodique. Les succès ne sont pas encore écrasants, mais ils dessinent déjà une trajectoire ascendante. Novello comprend qu’il ne veut pas seulement écrire des chansons au service d’un spectacle: il veut construire des univers complets, orchestrés autour du rêve, de la séduction et d’un sentimentalisme assumé. Cette ambition dramatique grandissante annonce les grandes fresques romantiques à venir.

Ces années voient aussi l’émergence de son personnage scénique, ce héros élégant et légèrement mélancolique qu’il incarne souvent lui-même. Le public y trouve un miroir de ses propres aspirations: l’envie d’évasion dans une Angleterre confrontée à la crise économique, mais attachée à une idée de raffinement et de beauté. Novello, instinctivement, comprend que son rôle n’est pas de refléter les difficultés du monde, mais d’offrir une parenthèse lumineuse - un théâtre du rêve qui ne nie rien, mais qui élève.

La collaboration devient un pilier de cette période. Il s’entoure de partenaires fidèles, notamment la grande actrice Zena Dare et plusieurs artistes du West End qui contribueront à la patine Novello des années 1930. Les productions de la première moitié de la décennie affinent progressivement la mécanique: larges ensembles, numéros spectaculaires, mélodies amples, décors somptueux - un théâtre conçu comme une expérience immersive avant l’heure.

À partir de 1933–1934, la mutation est pleinement accomplie : Novello n’est plus seulement un compositeur populaire ni une ancienne vedette du muet reconvertie. Il est devenu un auteur dramatique complet, avec un univers identifiable et une ambition artistique nettement affirmée. Cette période prépare l’explosion de 1935 et l’entrée dans son âge d’or, lorsque Glamorous Night et les grandes opérettes romantiques de Drury Lane inscriront définitivement le «Novello touch» dans l’histoire du musical britannique.

 1929 - La bascule silencieuse: quitter l’écran pour retrouver la scène

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Ivor Novello dans «The Lodger»

En 1929, Novello voit s’effriter le monde qui l’a rendu célèbre. Son rôle dans le film muet d'Alfred Hitchcock The Lodger (1927) reste un emblème du cinéma muet, mais l’arrivée du parlant fait basculer la profession. Hollywood et Elstree cherchent désormais des voix distinctives, adaptées aux dialogues naturels ; Novello, qui a bâti son prestige sur l’atmosphère, la pose et le mystère, comprend instinctivement que ce nouvel art ne lui permettra pas d’exprimer ce qu’il a de plus personnel.

Il recommence alors à composer pour des revues londoniennes - des titres comme Dark Music circulent déjà - et fréquente de nouveau les coulisses du West End. Il ne crée rien de majeur cette année, mais il replonge dans le milieu scénique, discutant avec producteurs et artistes, et posant les bases de son retour. L’année est une charnière: il renoue avec sa vocation première, celle d’un créateur dramatique qui veut parler au public directement, sans écran.

 1930 - L’année du laboratoire: essais scéniques et premières reconstructions

En 1930, Novello recommence à toucher la scène du bout des doigts. Il reprend ou réadapte Symphony in Two Flats et The Rat - œuvres plus anciennes, écrites avec Constance Collier, dans lesquelles il joue parfois pour relancer l’intérêt. Ces reprises lui permettent de retrouver le rythme du théâtre: gestion d'une troupe, direction d’acteurs, ajustements de texte…

Parallèlement, il fournit plusieurs chansons à des revues, un terrain d’essai important. Certaines œuvres sont mineures, mais elles révèlent l’évolution de son écriture: au lieu de simples «numéros» indépendants, il compose des chansons qui racontent une émotion, presque déjà une scène dramatique condensée. Il travaille par exemple sur une chanson lente destinée à un comédien de music-hall, qu’il remanie trois fois pour obtenir le chemin émotionnel exact recherché.

Ce sont des brouillons de ce que deviendra son futur style, une véritable dramaturgie musicale. Un très bon exemple est la revue Charlot’s Masquerade () qui est aujourd'hui virtuellement oubliée mais pour laquelle Ivor Novello a fourni du matériel.

 1931 - Un auteur se stabilise: la scène devient son terrain naturel

En 1931, Novello affirme sa présence au théâtre en reprenant plusieurs de ses pièces, dont The Truth Game () qu'il joue à Broadway. Ce n’est pas seulement une reprise opportuniste: il y retravaille le texte, y ajoute des inflexions plus romantiques, et teste une forme de “mise en récit musicale” qui deviendra cruciale.

Il compose également de nouvelles chansons, dont une première version de Someday My Heart Will Awake, encore loin de la forme qu’elle prendra dans Glamorous Night (), mais déjà porteuse de ce lyrisme expansif qui deviendra sa marque.

On voit cette année-là un glissement subtil mais important: dans les journaux spécialisés, Novello cesse d’être présenté comme un «acteur de charme» et devient «auteur dramatique». Sa collaboration avec Zena Dare s’intensifie également: elle participe à des lectures, l’aide à calibrer les personnages féminins, et devient une sorte de baromètre sensible de son univers romantique.

 1932 - Le renforcement du compositeur: vers une opérette modernisée

En 1932, l’accent se déplace clairement vers la musique. Novello écrit pour plusieurs artistes, dont des chanteuses de renom qui apprécient son style noble, mélodique, plus proche de l’opérette que de la revue. Il travaille notamment sur une première ébauche de Love Is My Reason, une chanson qui connaîtra plusieurs versions avant d’entrer triomphalement dans Glamorous Night ().

Il tente aussi de structurer des œuvres dramatiques plus larges: un projet de comédie musicale sentimentale situé dans une Europe imaginaire, une histoire de danseuse gitane, ou encore une intrigue maritime qui deviendra, quelques années plus tard en 1937, Crest of the Wave (). Ces projets ne voient pas encore le jour, mais leur trace permet de constater que Novello explore déjà les ressorts de son futur langage: royaumes lointains, identités cachées, romances impossibles, et surtout un mélange assumé de glamour et d’émotion pure.

Le West End, qui se remet de la crise, se montre de plus en plus réceptif à cette esthétique. Quoi qu'il en soit, 1932 est une année décisive: Novello multiplie les écritures (et créations) théâtrales, même si elles ne sont pas encore musicales. La plus importante est:

  «I Lived With You» (mars 1932) - Prince Of Wales Theatre (960 à l'époque)  

C'est une comédie écrite par Novello, où il joue un prince russe vivant chez une famille anglaise modeste. Elle est créée le 23 mars 1932 au Prince Of Wales Theatre de Londres. Ce sera un grand succès avec 120 représentations. C’est l’une de ses œuvres les plus jouées de la période. Il en sera de même avec l'adaptation au cinéma en 1936.

  «Party» (mai 1932) - Arts Theatre (300 à l'époque)  

Party () met en scène une réception londonienne - une sorte de soirée mondaine - où gravitent des artistes, des comédiens, des gens du monde du spectacle. Au centre, on trouve une actrice et son ancien amant, désormais marié - ce qui crée un triangle amoureux et un sous-texte sentimentalo-romantique. Dans ce sens, la pièce apparaît comme un portrait — ironique ou bienveillant — d’un microcosme londonien. La pièce est un succès et sera même jouée à Broadway.

 1933 - L’avant-Drury Lane: l’ambition prend de l’ampleur

1933 est la première année où Novello se met vraiment à écrire «en grand». Il prépare des chansons comme Fold Your Wings ou The Wings of Sleep, qui témoignent d’une recherche mélodique très aboutie - envolées, modulations élégantes, refrains lyriques.

Il entame également les premières discussions sérieuses avec des producteurs de grands théâtres. L’idée d’un spectacle romanesque à vaste décor se précise. Il a même déjà esquissé une intrigue où un jeune homme se retrouve plongé dans une cour royale imaginaire - écho direct de ce que deviendra Glamorous Night ().

Cette année, il donne dans des salons privés des versions piano-voix de ses nouvelles compositions. Les auditeurs, souvent issus de la haute société londonienne, réagissent avec un enthousiasme qui conforte Novello dans sa voie. On parle alors de lui comme d’un «rénovateur potentiel du musical britannique», capable de conjuguer tradition d’opérette et modernité narrative.

En ce qui concerne le théâtre, sa production va être prolifique:

  «Fresh Fields» (5 janvier 1933) - Criterion Theatre (675 à l'époque)  

Le cœur de la pièce Fresh Fields () repose sur le choc des mondes - l’aristocratie britannique appauvrie face à la bourgeoisie coloniale australienne flamboyante (et stéréotypée).

L’histoire met en scène deux sœurs aristocratiques, héritières d’un vieux manoir à Belgravia, mais presque ruinées - elles peinent à entretenir leur demeure. Pour sauver les meubles (littéralement), l’une des sœurs - Lady Mary - décide d’accueillir une famille australienne récemment débarquée à Londres: les Pidgeon, composés d’une mère, d’une « débutante » (jeune fille de société) et d’un oncle.

L’idée est que les Australiens, avec leurs moyens, puissent aider à financer l’entretien de la maison. Mais leurs manières - jugées grossières, leur accent (au moins dans la représentation), leur insolence supposée - provoquent le ridicule, le décalage social, les quiproquos. L’humour vient beaucoup de ce contraste - la pudeur, la retenue et le «bon ton» britannique face aux excès et à la spontanéité perçue (peut-être caricaturale) des «colonials».

Parmi les comédiens de l’original figuraient notamment Lilian Braithwaite, Minnie Rayner, Fred Groves, et Martita Hunt. La pièce a soulevé - à l’époque - des critiques quant à sa représentation parfois «crue» (voire caricaturale) des Australiens. Certains journaux australiens se sont dits choqués par cette caricature « coloniale ». Pourtant, le public londonien l’a visiblement adoptée. La création a eu lieu en 1933 au cœur de Londres, au Criterion Theatre et a connu un immense succès: 465 représentations entre le 5 janvier 1933 et le 17 février 1934.

  «Flies in the Sun» (18 janvier 1933) - Playhouse Theatre (1000 à l'époque)  

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Ivor Novello dans «Flies in the Sun»

Flies in the Sun () se déroule dans un milieu aristocratique anglais, un espace que Novello connaît bien et qu’il utilise alors souvent comme décor - salons élégants, vie mondaine, secrets qui affleurent sous le vernis. Le titre - "mouches au soleil" - renvoie à l’idée d’êtres qui se débattent dans un espace lumineux mais sans pouvoir échapper à leur condition morale ou psychologique. C’est une métaphore de la fragilité humaine exposée.

L’action tourne autour d'une famille aristocratique en déclin. Une maison de campagne anglaise accueille plusieurs membres d’une famille dont la respectabilité repose davantage sur les apparences que sur la solidité morale. La pièce plante le décor: hôtes et invités évoluent dans une atmosphère apparemment tranquille, mais sous la surface s’accumulent les tensions. L’arrivée d’un personnage extérieur déclenche le dévoilement d’un événement secret du passé. Ce secret menace la réputation du clan. À mesure que les révélations s’enchaînent, chaque personnage est forcé de reconnaître ce qu’il est réellement - d’où le titre: exposés au "soleil" de la vérité, ils perdent leur masque.

La pièce met en lumière la respectabilité comme façade, la difficulté à affronter les conséquences de ses actes et le prix émotionnel du mensonge. Ce sont des thématiques inhabituelles pour Novello, plus connu pour son romantisme musical, mais qu’il explore dans plusieurs œuvres de la période (Full House (), Murder in Mayfair ().

  «Proscenium» (juin 1933) - Globe Theatre (1200 à l'époque)  

C’est l’une de ses pièces les plus "méta-théâtrales", jouant joyeusement - puis dramatiquement - avec l’idée que nous portons tous un masque, et que le théâtre n’est peut-être qu’une version plus honnête de la vie quotidienne. L’action se déroule dans un salon aristocratique transformé en une sorte de "scène miniature" où un groupe de personnages - mondains, actrices, hommes d’affaires, héritiers - se retrouve pour une soirée qui prend des allures de répétition générale. On y joue, on improvise, on se confie… mais surtout: on joue un rôle.

Au cœur du récit se trouve une actrice célèbre, aujourd’hui au sommet de sa maturité mais sur le déclin, que l’on dit «trop grande pour les pièces que l’époque réclame». Elle refuse de quitter la scène - littéralement et symboliquement - et vit dans un univers où la frontière entre fiction et réalité s’efface. Son dilemme est très clair: continuer à jouer, coûte que coûte, ou accepter que la vie réelle ne lui offre pas le même rôle que le public lui avait attribué.

Proscenium () pose une question fondamentale: le théâtre est-il une protection ou une prison? Novello, qui connaît lui-même la pression du statut de star, écrit un texte étonnamment introspectif.

  «Sunshine Sisters» (novembre 1933) - Queen's Theatre (1200 à l'époque)  

 

 

 

 

 

3.B.2.b) 1935-1939 - L’âge d’or: les grandes opérettes-melodramas "à la Novello": la fabrique des rêves

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3.B.2.c) 1939-1945 - La guerre et le refuge du théâtre: tenir bon

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Chacune explore un territoire différent – la romance lyrique, la comédie d’esprit et la fresque nationale – mais toutes portent la même signature: une alliance rare entre élégance formelle, précision psychologique et émotion contenue.