6.
1927 - Show Boat

 7.2.
Les Revues de
l'après Ziegfeld


 7.3.B.
Jerome Kern
(1/2)

 7.4.
Le Royaume-Uni
Années '20 et '30

 8.
1943 Oklahoma!

Malgré toutes les turbulences politiques et économiques qui ont secoué le Royaume-Uni à la fin de la Première Guerre Mondiale, le public britannique était déterminé à s’amuser après cette terrible boucherie qui a couté la vie à près d’un million de Britanniques de 1914 à 1918. De nouveaux rythmes importés des États-Unis vont changer la comédie musicale britannique traditionnelle, sans oublier l’apparition de nouvelles danses, très à la mode. Les "Roaring Twenties" portent très bien leur nom. Dix ans plus tard, en 1929, au moment du crash de Wall Street, la musique populaire britannique avait été irrévocablement modifiée, passant du strict-tempo au up-tempo.

À cette époque, trois Anglais sont devenus célèbres. Noel Coward était un compositeur brillant ainsi qu’un acteur. Il en est de même pour Ivor Novello. La troisième, Vivian Ellis, avait un vrai génie pour combiner la musique et les paroles. Tous trois sont restés actifs jusque bien après la Seconde Guerre mondiale et nous traiterons de leurs carrières dans des chapitres séparés.

Mais de nombreux autres artistes britanniques ont également atteint la célébrité durant les années ’20: l’indomptable couple formé de Jack Hulbert et Cicely Courtneidge, Gertrude Lawrence, Binnie Hale et Bobby Howes, le suave et débonnaire Jack Buchanan qui était un condensé de vrai gentleman anglais, même s’il est né en Écosse.

En fait, il y avait encore beaucoup plus de vedettes britanniques que ces quelques noms, nous y reviendrons, mais dès la fin de la Première Guerre Mondiale, les Américains se sont vraiment incrustés dans le paysage musical londonien du West End, tant sur les scènes qu’à l’extérieur. Commençons par eux...

A) Les Américains à Londres

A.1) Les Astaires

Les frère et sœur, Fred et Adele Astaire, ont triomphé à Londres avec leurs spectacles créés à Broadway. Grâce à cela ils sont devenus de vraies «stars internationales». Ils ont joué dans Stop Flirting! () – à Broadway le spectacle s’appelait For Goodness Sake () et avait tenu l’affiche 103 représentations – à partir du 30 mai au 15 décembre 1923 pour 224 représentations (au Shaftesbury Theatre, puis au Queen’s Theatre et enfin au Strand Theatre). Le prince de Galles, le futur Edouard VIII, a assisté au spectacle dix fois! Lui et son frère, le duc d'York et futur Goerge VI, sont devenus amis avec Fred et Adele Astaire. Cela a assurément participé à lancer leur carrière européenne. Après un bref retour aux États-Unis, les Astaire ont repris le spectacle à Londres (au Strand Theatre) pour 194 représentations du 28 mars au 30 août 1924.

image

Ils retournent aux États-Unis pour y créer Lady be good () (330 représentations au Liberty Theatre de Broadway du 1er décembre 1924 au 12 septembre 1925). Mais dès le 14 avril 1926, Fred et Adele créent la version londonienne du show à l’Empire Theatre où il triomphe durant 326 représentations. Et encore, le spectacle ne s’est arrêté que parce que des travaux étaient indispensables à l’Empire Theatre. Pendant cette longue série, les Astaire ont renforcé leur proximité par rapport à la famille royale anglaise. Ils ont même reçu une invitation du duc et de la duchesse d'York pour venir admirer leur nouveau-né, la princesse Elizabeth, l’actuelle Reine d’Angleterre. Le roi George V et la reine Mary se sont également rendus à l’Empire Theatre pour voir les Astaire se produire.

image
«Funny Face!» - Affiche de la création en 1928

Et l’alternance continua. Ils retournent à Broadway pour y créer Funny Face () (250 représentations) et revinrent à Londres pour y créer le spectacle le 8 novembre 1928 au Prince’s Theatre où il tiendra l’affiche 263 représentations. À la dernière du spectacle, Adele (32 ans) a été présentée à Lord Charles Cavendish (23 ans). Ils sont rapidement attirés l'un par l'autre et passent du temps ensemble à Paris avant qu'Adele ne revienne en Amérique avec Fred. Ils se sont très vite retrouvés à New York. Ils se marieront en 1932, ce qui poussera Adele à arrêter sa carrière artistique.

Une fois n’est pas coutume, leur nouveau spectacle à Broadway, Smiles (), est un flop: 63 représentations au Ziegfeld Theatre. Il ne traversera pas l’Atlantique. Ils enchaîneront très vite avec leur dernier spectacle à Broadway, The Band Wagon (), qui lui sera un succès avec ses 260 représentations du 3 juin 1931 au 16 janvier 1932. Le spectacle a fait alors un US Tour et, à Chicago, le 5 mars 1932, après une dernière représentation avec Fred dans The Band Wagon (), Adele se retire officiellement de la scène. Le musical ne viendra donc pas à Londres.

A.2) Des oeuvres venues de l'étranger conquièrent Londres

image
«The Five O’Clock Girl» - Affiche Londres 1929

Toutes ces nouveautés n’ont pourtant pas fait disparaître la comédie musicale traditionnelle d’avant la Première Guerre mondiale et de nombreux Girl-shows ont été produits avant grand succès. Citons A Little Dutch Girl (), The Little Girl in Red (), His Girl (), The Cabaret Girl (), The Girl Friend (), The Girl from Cook’s (), Lucky Girl (), That’s a Good Girl (), et The Five O’Clock Girl ().

La seule différence avec avant la guerre est que maintenant plusieurs avaient été écrits et composés de l’autre côté de l’Atlantique!

  George et Ira Gershwin  

George et Ira Gershwin ont été particulièrement prolifiques et ont joué un rôle majeur dans Stop Flirting (), The Rainbow (, Primrose (), Tell Me More (), Lady Be Good (), Oh, Kay! () et Funny Face (), et la qualité était suffisante pour que leur musique soit encore jouée régulièrement aujourd’hui, même si on assiste rarement à un revival d’un de ces spectacles.

image
«Peggy-ANn» - Programme Londres 1927

  Rodgers & Hart  

Durant les années ’20, comme nous l’avons vu, la carrière de Richard Rodgers et Lorenz Hart démarre brillamment aux États-Unis et parmi leurs productions, certaines réussissent le transfert à travers l’Atlantique Nord: The Girl Friend (), Lido Lady (), Peggy Ann (), Lady Luck (, One Dam' Thing After Another () et A Yankee at the Court of King Arthur ().

  Oscar Hammerstein II  

Un autre américain dont les spectacles ont enchanté Londres à l’époque est Oscar Hammerstein II. Il a écrit les mots de nombreux spectacles, dont Sunny () et le révolutionnaire Show Boat (), tous deux avec la musique de Jerome Kern, et The Desert Song () et The New Moon () en collaboration avec Sigmund Romberg.

  Irving Berlin et Vincent Youmans  

Irving Berlin composa The Cocoanuts () et un autre jeune américain brillant appelé Vincent Youmans, joua un rôle important dans la musique mélodieuse accompagnant trois spectacles qui traversèrent la mer jusqu’en Angleterre, à savoir No No Nanette (), The Wildflower () et le spectaculaire Hit the Deck ().

image
«Cabaret Girl» - Programme Londres 1922 - Acte II: The Pergola Patrol

Les artistes étaient sans doute moins dans des cases qu’aujourd’hui et il n’est pas étonnant de voir Jerome Kern composer la musique pour Cabaret Girl () et Beauty Prize () de P.G. Wodehouse, ou Cole Porter créer Night Out () (une collaboration précoce avec Melville Gideon), Wake Up and Dream ().

Il est important de souligner que l’influence étrangère n’est pas exclusivement américaine. À titre d’exemple, citons The Gipsy Princess () d’Emmerich Kalman, créé à Vienne en 1915 et qui sera créé à Londres au Prince of Wales Theatre le 20 mai 1921. Ou encore Rudolf Friml qui capture l’imagination du public avec ses impressionnantes productions de Rose-Marie () et de The Vagabond King (). Un autre succès retentissant a été The Student Prince () de Sigmund Romberg.

B) Les Anglais à Londres

Cette longue liste ne doit pas laisser présager que les Américains et les Européens ont pris le contrôle du West End de Londres dans les années ‘20, loin de là. De nombreux spectacles étaient incontestablement de pur-sang anglais, en particulier ceux écrits par Noël Coward, lvor Novello et Vivian Ellis. Ces trois artistes sont tellementt; importants que nous leur avons consacré à chacun un chapitre particulier.Ils sont tellement importants que deux théâtre portent leurs noms: le Novello Theatre et le Noël Coward Theatre. Et si Vivian Ellis n'avait pas été une femme, un théâtre porterait certainement son nom aujourd'hui.

Parmi les artistes britanniques moins connus de l’époque, il faut citer:

  Jack Strachey  

image
«Lady Luck» - Partitions Londres 1927

Jack Strachey (1894-1972) a collaboré avec Rodgers et Hart dans Lady Luck () (1927). Il va composer par la suite de nombreuses musiques de scène. Et d’excellentes musiques de scène. On se souvient surtout de lui pour son morceau In Party Mood qui a présenté le célèbre programme radio de la BBC «Housewives Choice».

  Herman Darewski  

Né en Russie mais vrai compositeur, éditeur de musique et chef d’orchestre entièrement anglais, Herman Darewski (1883-1947), a écrit des dizaines de revues londoniennes, dont Just Fancy! () (1920, 332 représentations), Oh Julie! () (1920, 142 représentations), Dover Street to Dixie () (1923, 108 représentations) et Dover Street to Dixie ().

  Herman Finck  

Un autre Londonien, avec une consonnance internationale dans le nom, Herman Finck (1872-1939), a également écrit plusieurs spectacles et revues, dont Brighter London (), Leap Year (), Better Days () et Simply Molly ().

  Jack Walker et Joseph Tunbridge  

Deux autres compositeurs et impresarios d’origine londonienne, Jack Waller (1885-1957) et Joseph Tunbridge (1886-1961), collaborent avec succès à plusieurs reprises, dont Turned Up (), Virginia () et Dear Love (), ce dernier en collaboration avec le compositeur de musique légère du Yorkshire, Haydn Wood (1882-1959).

  Alfred Reynolds  

Alfred Reynolds (1884-1969) est un autre homme important du théâtre qui, en tant que Musical Director au Lyric Theatre Hammersmith, interprète The Duenna () et a fait revivre de nombreux autres spectacles.

  Harold Fraser-Simson  

Le timide Harold Fraser-Simson (1878-1944) fait suivre son très réussi Maid of the Mountains () (1916, 1352 représentations) par Head Over Heels (), Our Nell (), The Street Singer () et Betty in Mayfair ().

  Philip Braham  

Pendant ce temps, Philip Braham (1882-1934), Musical Director aux Studios de Wembley à l’époque du début du cinéma parlant, a marqué avec Jumble Sale (), Battling Buttler (), Boodle (), On With the Dance () et Up With the Lark ().



La production totalement anglaise The Co-optimists () est une série de revues lancées par le comédien Davy Burnaby (1881-1949), célèbre pour son monocle. Pas moins de neuf spectacles différents ont été présentés entre 1921 et 1935, la plupart de la musique étant composée et jouée par Melville Gideon (1884-1933). Beaucoup d’autres grands noms ont également été impliqués, dont Stanley Holloway, Laddie Cliff et Elsie Randolph. Une autre revue à succès, reprise plus tard dans les années trente, fut Blackbirds (), promu par le roi des impresarios d’avant-guerre, C.B. Cochran.

C) Les années '20, une période prolifique

Les années folles étaient caractérisées par le glamour, la couleur et le mouvement. Cela a participé à l’apogée des musicals britanniques, bien que beaucoup semblent aujourd’hui vieillots. Certains ont toutefois maintenu le cap et sont encore régulièrement interprétés par des sociétés lyriques et dramatiques amateurs. Et même dans des productions totalement professionnelles, sur scène ou au cinéma, ou des versions studio diffusées en CD…

Se déroulant au sein de la «Mounties» (Gendarmerie royale du Canada) et de régions rurales du Canada, Rose-Marie () est un favori depuis longues années, surtout avec sa célèbre chanson, Indian Love Call; The Desert Song () séduit toujours grâce au «méchant» du musical, le mystérieux français Red Shadow qui erre dans les déserts stériles de l’Afrique du Nord; Show Boat () se déroule sur un magnifique bateau à vapeur américain du 19ème siècle; et The Student Prince () se déroule dans une auberge allemande d’Heidelberg très appréciée des étudiants, qui viennent y boire et chanter, car la bière coule à flots. Tous ces spectacles - et bien d’autres comme The Vagabond King (), No No Nanette (), The New Moon () et Hit the Deck () – n’ont pas pris beaucoup de rides et semblent prêts à continuer à donner du plaisir aux spectateurs encore pendant de longues années.

Parmi les artistes d’aujourd’hui – même ceux dont le musical est la spécialité – peu se rappellent quoi que ce soit sur les années ’20. Pourtant, la musique mélodieuse de ces spectacles évoque une époque où le divertissement était relativement simple, mais avait énormément de succès. Le temps était alors moins un enjeu qu’il ne l’est aujourd’hui, et on ne peut s’empêcher de penser que, tandis que le monde contemporain ne cesse d’accélérer, tous ceux qui sont pris dans cette folie actuelle passent sans doute à côté de quelque chose de grandes valeurs: prendre le temps de s’arrêter et de réfléchir sur la vie elle-même.