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Une brève tentative d'histoire des Musicals

Chapitre 5 - 1866 1927 - Recherches

5.19. "L'Opéra de quat'sous"

«L'Opéra de quat'sous» («Die Dreigroschenoper» - «The Threepenny Opera») est assurément une oeuvre majeure des années '20.

La création

Pour l’Allemagne, la défaite de la Première Guerre mondiale s’est avérée dévastatrice. Dès la destitution du Kaiser, la nouvelle République de Weimar est le siège de terribles troubles politiques et est écrasées par le paiement de réparations de guerre délirentes. Dix ans plus tard, à la fin des terribles années ‘20, l’Allemagne a connu quelques années de stabilité, avant de plonger des 1933 dans le nazisme. Durant toutes ces années, précédant l'arrivée d'HItler, les écrivains d’avant-garde n'ont eut de cesse que de remettre en cause l’establishment et la bourgeoisie allemande qu’ils considéraient comme totalement hypocrites et corrompus.

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Bertold Brecht et Elizabeth Hauptmann en 1927

Au cours de l'hiver 1927-1928, Elizabeth Hauptmann, à l'époque l'amante de Bertold Brecht, a reçu d’amis anglais une copie de The Beggar's Opera () de John Gay. Elle a été immédiatement fascinée par les personnages féminins et la critique de la condition des pauvres de Londres, et elle a commencé à la traduire en allemand. Au début, Brecht s'intéressait peu à son projet de traduction, mais...

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Theater am Schiffbauerdamm,
(Berlin - 1930)
Actuellement "Berliner Ensemble"

En avril 1928, il tenta d'intéresser le producteur Ernst Josef Aufricht à une pièce qu'il écrivait, Fleischhacker, même s’il l’avait déjà promise à un autre producteur. Il savait qu'Aufricht cherchait une production pour lancer sa nouvelle compagnie théâtrale au prestigieux Theater am Schiffbauerdamm à Berlin, mais le producteur n'a pas du tout été impressionné par le Fleischhacker de Brecht.

Retombant sur ses pieds, ce dernier a alors proposé une traduction de The Beggar's Opera () à la place, affirmant que cette traduction était de lui. En fait, il a livré la traduction d’Elizabeth Hauptmann à Aufricht, qui a immédiatement signé un contrat.

L’intrigue principale et les personnages de The Beggar's Opera () de John Gay ont été conservés mais l’action a été transférée dans le Londres victorien qui avait beaucoup de points communs avec le Berlin de l’époque, celui de la République de Weimar.

Brecht à ajouté au texte original d'Hauptmann quatre chansons du poète français François Villon. Plutôt que de traduire le français lui-même, il a utilisé (sans les créditer) les traductions de Karl Anton Klammer.

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Affiche de la création de «L'Opéra de Quat'sous», à Berlin au Theater am Schiffbauerdamm, 31 août 1928

Le titre «Die Dreigroschenoper» n'a été déterminé qu'une semaine avant l'ouverture; dans un premier temps, le choix avait été fait de le présenter sous le titre «The Beggar's Opera» (en anglais), avec le sous-titre «Die Luden-Oper» («The Pimp 's Opera»).

Avec plus de 80 théâtres, Berlin offrait suffisamment de places pour que les œuvres traditionnelles et expérimentales cohabitent. Die Dreigroschenoper () a été joué pour la première fois au Theater am Schiffbauerdamm le 31 août 1928 sur un décor conçu par Caspar Neher. Malgré un accueil initial médiocre, il a très vite connu un grand succès, étant joué plus de 400 fois au cours des deux années suivantes. Cette pièce a été un tremplin pour Lotte Lenya qui était mariée à Weill: elle est devenue une «star» et jouera dans nombreuses des futures œuvres de Brecht et Weill. Ironiquement, la production est devenue un énorme hit auprès de la « jet set » berlinoise qui, quoi qu’il soit dit en scène, trouvaient qu’il était de bon ton d’être vu dans la salle.

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«Die Dreigroschenoper» - Berlin 1928
Harald Paulsen au centre dans le rôle de 'Mackie Messer'

Les critiques n'ont pas manqué de mentionner que Brecht avait inclus quatre chansons de Villon. Brecht a répondu en disant qu'il avait: «Un laxisme fondamental dans les questions de propriété littéraire».

Dès 1930, les nazis commenceront à interrompre, avec véhémence, les représentations des pièces de Brecht. En effet, depuis la seconde moitié des années 1920, Brecht sera très favorable au marxisme. L’arrivée au pouvoir des nazis le forceront donc à quitter l’Allemagne avec Helene Weigel, qu’il aura épousée en avril 1929, après la perquisition de leur domicile. L’œuvre de Brecht sera interdite, et brûlée lors de l’autodafé du 10 mai de la même année. Après quelques pérégrinations à traver l’Europe, en juin 1933, il s’installera au Danemark.

En France, l'œuvre est créée en France par Gaston Baty le 14 octobre 1930 au théâtre Montparnasse, dans la version française de Ninon Steinhof et André Mauprey, mise en scène, décors et costumes de Gaston Baty, avec Lucien Nat (Mackie) et Marguerite Jamois (Polly). L'œuvre connaît un immense succès en Europe: en cinq ans, elle est jouée plus de 10 000 fois et est traduite en dix-huit langues.

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Affiche de l'adaptation cinématographique
de 1931 dans sa version française.

Une adaptation cinématographique est tournée dès 1931 par Georg Wilhelm Pabst, simultanément en allemand et en français avec, dans la version allemande, Lotte Lenya, et dans la version française Margo Lion (Jenny), Albert Préjean (Mackie), Florelle (Polly) et Antonin Artaud dans un petit rôle. Brecht qui, au début, a participé à l'adaptation de sa pièce en scénario, finit pourtant par désavouer le film.

L'accueil est plus mitigé à Broadway en 1933. Le premier contact avec l’œuvre s’était fait aux États-Unis au travers du film et ce n’est que deux ans plus tard que le spectacle a été présenté sur scène. Nous sommes encore deux ans avant que Weill ne s’installe aux États-Unis. Ni Weill ni Brecht n’étaient donc présents aux répétitions. Cette première production américaine, adaptée en anglais par Gifford Cochran et Jerrold Krimsky et mise en scène par Francesco von Mendelssohn, met en vedette Robert Chisholm dans le rôle de Mackie. Il a ouvert à Broadway à l’Empire Theatre, le 13 avril 1933, et a fermé après 12 représentations. Aucune copie du script n’existe, mais les critiques s’opposaient généralement à sa lourdeur et à son manque d’humour. Percy Hammond: «Le 3-Penny Opera à l’Empire est juste une affectation torpide, lente, horrible et pas aussi sale qu’annoncé.» (NY Herald-Tribune). Peut-être Gilbert Gabriel a-t-il le mieux résumé le consensus critique, qualifiant le spectacle de «morne énigme». Mais la musique a obtenu un meilleur accueil: le New York Times l’a qualifiée de «splendide partition» et Robert Benchley a salué «la partition obsédante de Kurt Weill». Il faudra attendre 1954 pour que la pièce triomphe aux USA: 2.707 représentations au Theater de Lys (Off-Broadway).

En Russie, la pièce est créée dès 1930 au Théâtre Kamerny de Moscou, dirigé par Alexander Tairov. Ce sera la seule des œuvres de Brecht à être jouée en Russie de son vivant. Le journal officiel Izvestia désapprouve l’œuvre: «Il est grand temps que nos théâtres cessent de rendre hommage au mauvais goût petit-bourgeois et se tournent plutôt vers des thèmes plus pertinents.»

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«Threepenny Opera» - National Theatre - Olivier Theatre - Berlin 1916

L’œuvre

Dans Die Dreigroschenoper () (The Threepenny Opera - L'Opéra de quat'sous), Monsieur Jonathan Peachum fait profession d’accoutrer en infirme des hommes valides et de les envoyer mendier dans les rues de Londres. Dans le monde du crime londonien, il n’a qu’un adversaire sérieux, Mackie Messer, chef de gang et séducteur invétéré. Ce dernier a séduit et enlevé Polly, la fille de Peachum, et l’a épousée à la «va-vite» dans un sous-sol. Quand Peachum est mis au courant du mariage de sa fille, il engage contre Mackie et sa bande une guerre impitoyable. Une virée dans l’univers des gangs de Soho à Londres où le sexe, l’argent et les affaires cohabitent dans une joyeuse immoralité. Les préoccupations et les méthodes de ces truands ne sont pas sans rappeler celles d’autres gangsters, en col blanc ceux-ci. Après de nombreuses péripéties, Mackie est arrêté et condamné à mort. Mais il sera grâcié par la Reine Victoria et anobli et doté d'une rente à vie. Les problèmes étant résolus, la réconciliation est générale.

La conception de Brecht et de Weill d'un opéra à caractère politique et social vise à faire réfléchir sur les conditions et contradictions de la société capitaliste. L'œuvre est un singspiel, des parties chantée et parlées se succèdent: chansons, ballades, duos, récitatifs, mouvements de tango, fox-trot, etc., écrites dans le style sec, dépouillé, voire agressif propre à Kurt Weill. Il puise dans le répertoire du cabaret, de la chanson des rues, du jazz, dans la musique savante, l'opérette. Il crée un nouveau type de chant-joué, coupant et acide, pathétique et réfléchi, en parfaite correspondance avec l'esthétique épique de Brecht.

Dans la première chanson du spectacle, The Ballad of Mack the Knife, un chanteur de rue raconte les viols et les meurtres de Mackie, notant qu’un requin a des dents mais que Mackie lui a son couteau dague, dans un endroit moins évident. La mélodie accrocheuse et entraînante de la chanson contraste avec les paroles horribles.


Le requin, lui, il a des dents,
Mais Mackie a un couteau :
Le requin montre ses dents,
Mackie cache son couteau.

Ses nageoires sont rouge-sang
Quand le requin est en chasse,
Mais Mackie, lui, porte des gants
Et ne laisse aucune trace.

Sur les bords de la Tamise
Des gens s'écroulent tout à coup.
Epidémie ? Qu'on se le dise :
C'est Mac qui a fait le coup.

Un dimanche, en pleine ville,
Un homme, un couteau dans le cœur :
Cette ombre qui se défile,
C'est Mackie-le-Surineur.

Schmul Meier, qu'est-il devenu,
Et plus d'un autre richard ?
Mackie vit de leurs revenus,
Ignoré de Scotland Yard.

On a trouvé Jenny Trowlen
Un poignard entre les seins ;
Sur les quais, Mackie se promène,
Il n'est au courant de rien.

Où est le roulier Alphonse ?
Oui, le saura-t-on jamais ?
Ne demandez pas la réponse
A Mackie, qui n'en peut mais.

A Soho, dans l'incendie,
Sept enfants y sont restés.
Dans la foule on voit Mackie
Filer sans être inquiété.

Une veuve jeune et sage,
Estimée dans son quartier,
Subit les derniers outrages...
Mackie n'en eut pas pitié.


Extrait de Bertolt BRECHT, L'Opéra de quat'sous (Texte français : Jean-Claude Hémery), dans Théâtre complet 2, Paris, L'arche, 1974.

Chanté par Polly Peachum le jour de son mariage clandestin, Das lied der seeräuber Jenny (la chanson de Jenny des pirates) évoque le jour de vengeance des humiliés, dans une apocalypse d’ultra-violence. Aux hommes ("Meine Herren") qui se rient d’elle, Jenny, femme et prolétaire, chante le grand soir qui verra, par le feu et le sang, sa prise de pouvoir sur la ville :


Ce jour-là, vers midi, quel silence sur le port,
Quand on me demandera qui mourra.
Et vous m’entendrez dire : « Tous ! », et faire
A chaque tête qui tombera : « Hop-là ! »


Extrait de Bertolt BRECHT, L'Opéra de quat'sous (Texte français : Jean-Claude Hémery), dans Théâtre complet 2, Paris, L'arche, 1974.

 

Un musical des années ‘20 nécessite un chapitre qui lui est propre. Ce musical a combiné habillement un contenu audacieux, des mélodies de l’opérette, l’humour de la comédie musicale, et un sens du drame épique contrairement à tout ce que le théâtre musical avait présenté auparavant. Et près d’un siècle plus tard, il reste une œuvre très appréciée des deux côtés de l’Atlantique. La plupart des musicals des années ‘20 sont devenues des pièces de musée, mais ce seul musical continue à rester profondément moderne pour le public du monde entier. Show Boat est d'ailleurs pour beaucoup considéré comme le premier musical de tous les temps...



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