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L'événement culturel de l'été à Bruxelles!    

Une brève tentative d'histoire des Musicals

Chapitre 5 - 1866 1927 - Recherches

5.5. Victor Herbert

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Portrait de Theodore Roosevelt

Au début du XXe siècle, les Américains se sont tournés vers l'Europe pour établir de nouvelles tendances dans la mode, la musique et la culture populaire. Mais le changement était dans l'air.

L'assassinat du président William McKinley en 1901 a mis le jeune et progressiste Theodore Roosevelt à la Maison Blanche (pas Franklin Delano Roosevelt, président lui de 1933 à 1945).

Tout en instaurant de vastes réformes intérieures, il surprit le monde en négociant la paix dans la guerre russo-japonaise de 1904 (qui lui vaut le Prix Nobel de la Paix). Roosevelt a envoyé une flotte navale sur une croisière de deux ans autour du monde. Les seize navires ont été peints en blanc pour indiquer qu'il s'agissait d'une «tournée de bonne volonté».

Mais il ne faut pas se méprendre sur le message tacite de Roosevelt. Les États-Unis étaient armés et prêts à prendre leur place parmi les nations. Il a expliqué son attitude dans la phrase mémorable : «Parler doucement, mais porter un gros bâton», ce que les historiens ont baptisé par la «Théorie du big stick».

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Mount Rushmore National Memorial
De gauche à droite: effigies des présidents George Washington,
Thomas Jefferson, Theodore Roosevelt et Abraham Lincoln
sculptées par Gutzon Borglum, et 400 ouvriers, à même la montagne (granit)
entre le 4 octobre 1927 et le 31 octobre 1941

Ce président est vraiment important dans l’histoire américaine à un tel point qu’il fait partie des 4 présidents du Mount Rushmore National Memorial: George Washington (1732-1799), Thomas Jefferson (1743-1826), Theodore Roosevelt (1858-1919) et Abraham Lincoln (1809-1865). Avec une économie en plein essor et des ressources naturelles apparemment illimitées, les Américains étaient optimistes quant à l'avenir. Après des décennies où il se sont «bornés» à s'inspirer de l'Europe, le temps était-il venu pour les Américains de commencer à écrire des chansons qui feraient chanter le reste du monde?

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Victor Herbert

Victor Hebert (1859-1924)

Né en Irlande, puis élevé et formé en Allemagne, le violoncelliste Victor Herbert (1859-1924) est arrivé aux États-Unis en 1886 lorsque sa femme Thérèse a été engagée pour chanter au Metropolitan Opera House de New York. Après une saison où elle a triomphé, elle a décidé de mettre sa carrière en sourdine. De 1898 à 1904, son mari a dirigé le prestigieux Pittsburgh Symphony.

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Partitions de «The Serenade» (1897)

Pendant ce temps, le talent qu’avait Herbert pour composer de la musique classique sophistiquée mais qui restait accessible au plus grand nombre, l’a poussé à composer principalement des opérettes pour la scène populaire.

The Wizard of Oz est une «musical extravaganza» créée avec succès en 1902, basée sur le roman pour enfant The Wonderful Wizard of Oz de Frank Baum Le compositeur en était Paul Tietjens.
Le spectacle a ouvert au Chicago Grand Opera House le 16 juin 1902, avant un transfert au Majestic Theatre de Broadway le 21 janvier 1903, où il s’est joué pour 293 représentations jusqu'au 31 décembre 1904, et des tournées avec le cast original.
Il mettait en vedette Anna Laughlin dans le rôle de Dorothy Gale, Fred Stone dans celui de l'épouvantail et David C. Montgomery dans le rôle de Tin Woodman (Stone et Montgomery constituaient un duo-vedette venu en ligne droite du Vaudeville). Arthur Hill a joué le lion lâche, mais dans cette version, son rôle était réduit à peu.

Après plusieurs échecs, Herbert reçoit de bonnes critiques pour The Serenade (1897, 79 représentations) et The Fortune Teller (1898, 40 représentations), avec des paroles et des livrets de Harry B. Smith. Bien que le travail de Smith ait été admiré à l'époque, ses dialogues déclamatoires et ses rimes grandioses sonnent souvent faux aujourd’hui.

Malheureusement, ce serait le cas avec la plupart des collaborateurs littéraires d'Herbert et c'est certainement pourquoi la plupart de ses spectacles ne sont plus joués de nos jours, même si beaucoup écoutent encore sa musique … débarrassée des textes.

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Partitions de «Babes in Toyland» (1903)

Babes in Toyland (1903, 192 représentations) était une tentative évidente d'imiter The Wizard of Oz (voir ci-contre). Le metteur en scène Julian Mitchell a fait un usage inventif de la couleur dans les décors et costumes, du mouvement et des effets spéciaux. Mais la musique de Victor Herbert a donné à ce spectacle son attrait durable. Dans I Can't Do the Sum, un groupe d'écoliers (joués par des acteurs adultes) s'est amusé avec les problèmes mathématiques alambiqués que l'on retrouve dans les manuels scolaires élémentaires (paroles de Glen MacDonough) :


If a steamship weighed 10,000 tons and sailed 5000 miles
With a cargo large of overshoes and carving knives and files,
If the mates were almost 6 feet high and the bos’n near the same,
Would you subtract or multiply to find the Captain’s name?


Extrait de la chanson «I Can't Do the Sum» tirée de «Babes in Toyland»

Tout en chantant le refrain, le cast donnait un rythme plein d'entrain à la chanson en frappant sur de petites planches:


Put down six and carry two,
(clack, clack, clack—clack, clack, clack)
Gee, but this is hard to do.
(clack, clack, clack—clack, clack, clack)
You can think and think and think
Till your brains are numb,
I don’t care what teacher says,
I can’t do the sum.


Extrait de la chanson «I Can't Do the Sum» tirée de «Babes in Toyland»
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William Norris - un des "toy soldiers"
dans «Babes in Toyland» (1903)

Dans The March of the Toys (La Marche des jouets), Mitchell remplit la scène de jouets en mouvement, y compris des soldats mécaniques grandeur nature. Babes in Toyland sera repris (1905, 1929, 1930), filmé deux fois (1934 & 1961), sera capté pour la TV (1986) et meêm transformé en dessin animé par la MGM (1997). Le meilleur de la partition reste familier, y compris la ballade Toyland, une réminiscence nostalgique de l'enfance qui met en garde: «Une fois que vous quittez ses frontières, vous ne pouvez jamais revenir à nouveau

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Partitions de «Mlle. Modiste» (1905)

Le succès a permis à Herbert de présenter des compositions plus ambitieuses. À première vue, Mlle Modiste (1905, 202 représentations) est une histoire du type de Cendrillon au sujet de Fifi, une vendeuse parisienne qui devient une célébrité de l'opéra en gagnant en plus le cœur d'un jeune noble. Cela parait kitsch – cela l’est un peu – mais les magnifiques mélodies d'Herbert donnent à ce joyau négligé un charme intemporel. Henry Blossom a fourni au compositeur des paroles bien meilleures que d’habitude, y compris la déclaration comique d'un libertin vieillissant: I Want What I Want When I Want It. La soprano viennoise Fritzi Scheff a été saluée dans le rôle-titre, en particulier en chantant If I Were on the Stage, un trio de brefs airs qui culminent par l'envoûtante «Kiss Me Again».

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Partitions de «Mlle. Modiste» (1906)

Plutôt que de se limiter à l'opérette ou à la comédie musicale, les partitions d'Herbert combinaient souvent des éléments des deux genres. The Red Mill (1906, 274 représentations) est l'histoire d'une troupe américaine de vaudeville échouée en Hollande, où ils aident une jeune fille dont l’amour avec un garçon local est contrecarré par son père bourgmestre. Avec Montgomery et Stone (deux stars du Vaudeville qui avaient déjà triomphé dans le The Wizard of Oz de 1902), les gags visuels abondaient: Stone faisait son entrée en tombant d'une échelle de 6 mètres.

Herbert a écrit aux jeunes amants des duos d'opérette comme The Isle of Our Dreams et Moonbeams, mais a écrit pour Montgomery et Stone le tube de comédie musicale The Streets of New York. Sur une musique de valse, les paroles de Blossom rappellent Ned Harrigan de la meilleur époque:


In old New York! In old New York,
The peach crop’s always fine!
They’re sweet and fair and on the square!
The maids of Manhattan for mine!
You cannot see in gay Paree,
In London or in Cork,
The Queens you’ll meet
On any Street
In old New York.


Extrait de la chanson «Moonbeams» tirée de «The Red Mill» (1906)

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Partitions de «Naughty Marietta» (1910)

De même, Victor Herbert a aussi jeté un pont entre l'opérette et le grand opéra dans sa partition de Naughty Marietta (1910, 136 représentations).

Commandé par l’agent d’Oscar Hammerstein I, il a été adapté aux talents de deux stars de l'opéra. Emma Trentini jouait Marietta, une aristocrate italienne qui évite un mariage imposé en 1780 en fuyant dans une colonie, la Nouvelle-Orléans. Là, elle tombe amoureuse du soldat mercenaire américain Dick Warrington, joué par le ténor Orville Harrold. Les amants doivent composer avec le fils du gouverneur royal, qui s'avère être un pirate meurtrier!

Tout est résolu lorsque Warrington complète la mélodie de rêve inachevée de Marietta, Ah Sweet Mystery of Life. L'air enthousiaste d'Herbert sauve les lourdes paroles signées Rida Johnson Young:


Ah, sweet mystery of life at last I’ve found thee!
Now at last I know the secret of it all.
All the longing, seeking, striving, waiting, yearning,
The burning hopes, the joy and idle tears that fall.
For ‘tis love, and love alone, the world is seeking;
And it’s love, and love alone, that can reply;
‘Tis the answer, ‘tis the end and all of living,
for it is love alone that rules for aye!


Extrait de la chanson «Ah Sweet Mystery of Life» tirée de «Naughty Marietta» (1910)

Acceptable pour les amateurs de théâtre en 1910, ce langage semble maladroit aujourd'hui. Ah Sweet Mystery of Life a eu le «malheur» de devenir une blague dans Young Frankenstein (1974), le film de Mel Brooks. En conséquence, il est maintenant presque impossible pour le public d’aujourd’hui de prendre au sérieux cette chanson autrefois populaire. Et pourtant, près de 90 ans après sa création, deux chansons de Naughty Marietta (I'm Falling in Love With Someone et Ah, Sweet Mystery of Life) vont être réutilsées dans un musical moderne à succès Thoroughly Modern Millie(2002) à Broadway.

Naughty Marietta a créé une formule à succès que la plupart des opérettes américaines vont adopter pour les deux décennies suivantes :

  • Un cadre historique et/ou exotique.
  • La musique compte le plus.
  • La romance est l'ingrédient principal, pas le sexe.
  • L'héroïne doit être indécise; le héros fidèle et macho.
  • Une différence de classe (réelle ou imaginaire) entre les deux amoureux est préférable.
  • Superbes décors et costumes.
  • L'humour est nécessaire, mais le suspense de l’intrigue est centré sur la romance.

Herbert – grand buveur au large appétit – était un bon vivant mais il avait un bon sens des affaires. Lorsqu'il s'est rendu compte qu'il n'avait pas perçu un sou de droit d’auteur lorsque les orchestres des restaurants où il mangeait, jouaient sa musique, il a co-fondé l'American Society of American Composers, Authors and Publishers (ASCAP), la première organisation à protéger et à garantir les droits des auteurs-compositeurs.

La plupart des spectacles d'Herbert sont aujourd’hui oubliés, mais sa musique vaut toujours la peine d'être écoutée. Alliant sophistication européenne et esprit de plaisir américain, liant opérette et comédie musicale. Ce que Herbert a initié, sera poursuivi par Jerome Kern, Richard Rodgers, Leonard Bernstein, et Frederick Loewe.



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