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L'événement culturel de l'été à Bruxelles!    

Une brève tentative d'histoire des Musicals

Chapitre 5 - 1866 1927 - Recherches

5.3. Harrigan & Hart

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Edward Harrigan
(1844-1911)
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Tony Hart
(1855-1891)

William S.Gilbert et Arthur Sullivan ont sans aucun doute apporté une révolution dans les Arts de la Scène en Angleterre. Comme nous l'avons vu au chapitre précédant, les «comédies musicales édouardiennes» ont pris le relais sous l'impulsion du producteur George Edwardes. Il est le premier à étiqueter ses oeuvres en 1893 de «Musical Comedy». Mais aux Etats-Unis?

Et bien, à l'époque où George Edwardes règnait sur Lodres, New York avait déjà bénéficié d'une importante série de spectacles avec en tête d'affiche des stars comme Ned Harrigan et Tony Hart. Ils brillaient déjà dans les années 1880.

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The Little Frauds. (Sur le dessin: Harrigan et Hart)
Harrigan & Hart's Songs & Sketches. - Boston (1872)

Ces œuvres ont été étiquetées de «Musical Farces». Mais était-ce vraiment différent? Pour certains, il s'agit d'une chicanerie... Si nous considérons l'expression «Musical Comedy» de manière littérale — une pièce comique qui utilise de manière importante des chansons comme élément de narration — alors il y a peu de différence essentielle entre le ton et le contenu de La Geisha (1896) de George Edwardes et Mulligan Guard's Picnic (1878) de Harrigan et Hart. Les deux utilisent des chansons originales ayant un «style populaire» pour aider à raconter des histoires comiques originales.

Pour sortir de cette polémique stérile, nous préférons dire que certain ont planté une graine à Londres et d'autres à New York. Quoi qu'il en soit, selon nous, on est encore très loin du musical moderne qui nous intéresse.

Ned Harrigan & Tony Hart

Les débuts

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«Patrick's Day Parade» Sheet Music
Harrigan & Hart's Songs & Sketches. (1873)

En 1870, deux comiques se sont rencontrées à Chicago sur un trottoir alors qu’ils faisaient cirer leurs chaussures. Tous deux avaient travaillé dans des Minstrels Shows et dans des Variety Houses, et chacun admirait le travail de l'autre. Edward "Ned" Harrigan recherchait un nouveau partenaire de scène. Anthony J. Cannon était un tout jeune artiste – il a 11 ans de moins que Harrigan – et venait de quitter une troupe dont le patron refusait de lui payer son salaire. Après que Harrigan et Cannon aient passé des heures à partager des blagues, des chansons et des idées, ils ont décidé de faire équipe. Soucieux de prendre un nouveau départ, Cannon décide alors de changer son nom de scène pour Tony Hart.

L'exubérance naturelle du jeune Hart se combinait magnifiquement avec la solide expérience comique de Harrigan. Le public a accueilli le duo avec un tel enthousiasme que Harrigan, qui avait jusque-là peu d'expérience comme écrivain, s'est avéré brillant dans l’écriture de sketches.

Ils ont créé un duo comique une série inspirée de croquis usurpant divers groupes ethniques.

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«The Regular Army O!» Sheet Music
Harrigan & Hart's Songs & Sketches. (1874)

Harrigan et Hart ont excellé dans des caricatures de personnages irlandais (n’oublions pas qu’en 1850, 26% de la population new yorkaise était née en Irlande, la première génération d'immigrés), mais aussi d'allemands ou de noirs. Ils ont surtout parodiés les milices privées qui existaient à l’époque et qui, avouons-le, rassemblaient surtout des hommes qui se servaient d'alibi en s'entrainant à marcher au pas en temps de paix: leur unique but était de pouvoir déguster à volonté la bière offerte par les politiciens qui créaient ces milices et qui tentaient ainsi de s'en faire des électeurs. Les entraînements se terminaient souvent en de monstrueuses beuveries chaotiques en plein centre-ville.

The Mulligan Guard March (1873)

Dans ce spectacle, Harrigan jouait un soldat et Hart y incarnait son commandant. Ils jouaient avec de grandes brogues (chaussures irlandaises) et portaient des uniformes mal ajustés. Leur premier vrai triomphe est la chanson The Mulligan Guard March (1873), une satire d'une "milice" irlandaise du quartier, avec une musique de David Braham:


We crave your condescension,
We'll tell you what we know
Of marching in the Mulligan Guard
From Sligo Ward below.
Our Captain's name was Hussey,
A Tipperary man,
He carried his sword like a Russian duke
Whene'er he took command
[parlé] Forward March!
We shoulder'd guns, and march'd and march'd away,
From Baxter Street, we march'd to Avenue A,
With drums and fife how sweetly they did play,
We march'd march'd march'd in the Mulligan Guard


Extrait de «The Mulligan Guard March» (1873)
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«The Mulligan Guard March» Sheet Music
Harrigan & Hart's Songs & Sketches. (1873)

Les paroles de Harrigan, la musique efficace du compositeur David Braham et les pitreries physiques de Harrigan et Hart ont fait sensation. Après des mois de tournée dans des Variety Houses à travers les États-Unis, le duo a joué à Manhattan: un engagement d'une semaine au Theatre Comique de Broadway (une synagogue convertie juste en dessous de Spring Street) s'est transformé en série open-end (sans qu’une date de fin de représentation soit donc mentionnée: on joue jusque quand il y a des spectateurs). Harrigan a écrit plein de nouveaux sketches et créés de nouveaux personnages pour fidéliser les spectateurs. Mais à chaque représentation, le public exigeait – et obtenait – l’interprétation du tube The Mulligan Guard.

Les sketches de Harrigan se sont petit à petit allongés, mettant en vedette la musique de Braham. La comédie en un acte, Mulligan Guard Picnic (1878, 40 représentations) durait quarante minutes et était accompagnée de différents numéro pour compléter la soirée. Le spectacle a tenu l’affiche du Theatre Comique plus d’un mois, ce qui est un triomphe à l’époque. C’est le premier d’une longue série.

En plus de jouer, le polyvalent Harrigan produisait, mettait en scène et écrivait le livret et les paroles de tous ces spectacles. Ici – fait rare pour l’époque – aucune trace de filles en collants. Ces spectacles étaient très populaires, en particulier dans les classes moyennes immigrantes de New York, qui étaient ravis de se voir sympathiquement parodiés sur scène. L'action se déroulait toujours dans les rues délabrées du centre-ville de Manhattan. Harrigan jouait souvent un propriétaire de saloon irlandais, Dan Mulligan, rêvant d’une carrière politique. Hart jouait plein de personnage, mais l’un des plus réussis était une lavandière noire, Rebecca Allup.

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Tony Hart, Ned Harrigan et un comédien inconnu lors d'une représentation de «The Mulligan Guard March»

Les pièces suivaient les mésaventures de Mulligan et de ses acolytes irlandais, qui se trouvaient inévitablement en désaccord avec le boucher allemand Gustav Lochmuller (dont le fils vit une romance à la «Roméo et Juliette» avec la fille de Mulligan, Cordelia) ou avec les membres d’une milice black appelée les Skidmore Guards.

Ces disputes se terminent invariablement par des bagarres que les scripts d'Harrigan résument en un seul mot: « MELEE ! »

Mais ne nous y trompons pas, Harrigan est allé bien au-delà des stéréotypes et tous ses personnages très colorés étaient investis d’une vraie humanité. Les livrets se concentraient sur des problèmes réels tels que les tensions interraciales, la corruption politique et les défis auxquels sont confrontés les immigrants. Puisque chaque groupe ethnique important à Manhattan a été la cible de Harrigan, personne ne s'est offusqué, et il y avait toujours assez d'humour pour éviter toute aigreur.

The Mulligan Guard Ball (1879)

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Programme de «The Mulligan Guard Ball» (1883)

The Mulligan Guard Ball (1879, 152 représentations) a propulsé le duo à un nouveau niveau de popularité. Les classes populaires et immigrées de New York aimaient se voir représentées de façon réaliste sur scène. Et les politiciens, soucieux de gagner la faveur des électeurs, se sont fait un point d'honneur à assister à ces spectacles populaires. Cela a transformé les soirées d'ouverture de Harrigan et Hart en grands événements sociaux. Et leurs chansons ont été entendues dans toute la ville, toutes classes sociales confondues.

L’histoire du musical est très simple: le populaire chef de quartier, Dan Mulligan (joué comme toujours par Harrigan), organise un bal pour les plus jeunes membres de la The Mulligan Guard. Il ne sait pas que le propriétaire de la salle de bal a loué sa salle le même jour aux ennemis jurés de Mulligan, Skidmore Guards, tous noirs. Dan monte un plan d’action avec son ami de longue date, McSweeney (l'un des nombreux rôles joués par Tony Hart). Alors que les dialogues de Harrigan faisaient un usage important de jeux de mots et de dialectes ethniques, les paroles des chansons étaient un mélange intelligent de mœurs des rues et de sentiments. Par contre, ces chansons n'avaient généralement qu'un lien très indirect à l’intrigue – nous sommes donc encore loin du «musical moderne».

C’est tellement vrai, que Harrigan n’hésitait pas à recycler certains tubes de ses musicals précédent dans ses nouvelles productions. Et en particulier la The Mulligan Guard March. Cette scène de The Mulligan Guard Ball, avec son utilisation intensive de prononciations irlandaises et de familiarités «Bowery» (une rue du sud de l'arrondissement de Manhattan à New York, située entre Chinatown et Little Italy qui a donné son nom au quartier alentour), est un exemple de la manière que Harrigan et Hart utilisaient pour intégrer d’anciens tubes dans leurs spectacles actuels. Avouons que cette chanson est aussi intégrée dans l’intrigue qu’une page de pub actuelle au milieu d’un film! Mais la question, « Vous souvenez-vous de la vieille mélodie? » déclenchaient des acclamations immédiates au sein du public:


DAN - (Slightly tipsy) McSweeney, you're a friend of mine, you're one of the old Mulligans.
MCSWEENEY - I was First Leftenant when we licked the Dutch Brewery Light Guard at Communipaw.
DAN - That's the year I gave you four tons of coal for a prize, and burnt coke meself at home.
MCSWEENEY - Yes, and I had four shots and won it, but I never give it away.
DAN - I have fixed it all right for you and Gilmartin to go with the young Mulligans to the ball tomorrow night, Walsingham. It's dead level, I got it from Tommy.
MCSWEENEY - It's a favor you'll never be sorry for.
DAN - There's one man going to that ball tomorrow night, Mc, I'm sure.
MCSWEENEY - Who is he, Dan?
DAN - A Dutch butcher, named Lochmuller. I'd lick him, Mc, but I owe him thirty-five dollars.
MCSWEENEY - I'll lick him for you.
DAN - No, let it go. Wait till the young Mulligan Guard Ball is over.
MCSWEENEY - Very well.
DAN - What's the name of the hall the young Mulligans have for the ball?
MCSWEENEY - The Harp and Shamrock.
DAN - I want to see the hall look nice. Will you do what I say?
MCSWEENEY - Yes, sling on anything, Dan, I'm with you.
DAN - No, but fix the ball the way I want it. Get a row of American flags on the right hand, with the Irish flags blending between them. Then get a row of wax candles on the balcony, and put a sign on it, "Look out for the drip." Get about thirty-three canaries, and some blackbirds, in cages, and hang them on the chandeliers, and give word to the leader of the band, if a Dutch tune is played the whole night, he'll not get a cent. Will you do this?
MCSWEENEY - I will, you bet your life, Dan.
DAN - Now come over to McQuade's, and I'll play you a game of hand ball for a five.
MCSWEENEY - I'm with you, Dan.
DAN - Come on. Do ye remember the old tune?
DUET - "THE MULLIGAN GUARD"


Extrait de «The Mulligan Guard Ball» (1879)

The Cordelia’s Aspirations (1883)

Dans The Cordelia’s Aspirations (Les Aspirations de Cordelia) (1883, 176 représentations), la chanson My Dad's Dinner Pail était une ode à la boîte à manger d'un ouvrier (et oui !!!). Notez l'utilisation du dialecte irlandais américain dans les paroles:


Preserve that old kettle, so blacken’d and worn
It belong’d to my father before I was born,
It hung in a corner, beyant on a nail,
‘Twas an emblem of labor was Dad’s dinner pail.

It glisten’d like silver, so sparkling and bright,
I am fond of the trifle that held his wee bite.
In summer or winter, in rain, snow and hail,
I’ve carried that kettle, my Dad’s dinner pail.


Extrait de «The Cordelia’s Aspirations» (1883)

Les spectacles de Harrigan et Hart étaient « propres » et n'offusquaient personne ce qui permettait aux femmes et aux enfants d’y assister. Parce que Harrigan dépeignait les gens ordinaires de Manhattan, certains l'ont qualifié de «Dickens américain». Bien que les chansons et les scènes des spectacles de Harrigan et Hart conservent beaucoup de charme, l'utilisation intensive de l'argot de rue et d’un humour lié à l'actualité rend ces spectacles impossibles à rejouer aujourd'hui.

Mariage, incendie et … séparation

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Le «New Comedy Theatre» ailors qu'il s'appelait encore le «Globe Theatre»

En quelques années, Harrigan et Hart sont devenus une véritable institution new-yorkaise. On estime que chacun gagnait plus de 200.000$ par spectacle, une somme énorme pour l'époque. Ils ont même investit et transformé un théâtre avant de le rebaptiser le New Theatre Comique, plus grand, à Broadway près de la 10ème rue. Mais les deux partenaires avaient des points de vue fondamentalement différents. Harrigan, très soucieux des budgets, était consterné par les dépenses «futiles» de Hart. Lorsque Hart a épousé l'actrice Gertie Granville, il a insisté pour qu'elle fasse partie des distributions. Harrigan avait employé tant de proches qu'il n'était pas en mesure de refuser. Mais il y eut des querelles incessantes sur la taille des rôles attribués à Granville.

Lorsque le New Theatre Comique fut détruit par un incendie à la fin de 1884, on découvrit que le gardien, cousin de Hart, n'était pas à son poste. Et pour aggraver les choses, le directeur du théâtre, le père d'Harrigan, avait oublié de payer la prime d'assurance incendie! La troupe reprit vite la scène, mais Harrigan et Hart sont entrés dans un terrible conflit, chacun faisant porter la responsabilité de tous les maux sur l’autre. Le maire de New York a même tenté une médiation entre les deux artistes, mais la décision s'est avérée irrévocable. Au grand désespoir de leurs fans, Harrigan et Hart ne sont plus jamais apparu ensemble à partir de mai 1885, cinq mois après l’incendie.

Tony Hart, un déclin rapide

Hart et son épouse, Gertie Granville, apparurent ensuite dans d'autres productions, mais Tony Hart n’eut jamais le succès qu'il avait avec Harrigan. Ses problèmes médicaux – il était atteint de syphilis – ont également augmenté, à mesure que sa situation financière se détériorait. Symptôme de l’avancement de la maladie, il eut terribles colères en public. On parlerait aujourd’hui de «pétage de plomb». Le 22 mars 1888, ses amis et ses fans montèrent une production pour recueillir des fonds pour ses frais de subsistance et son traitement médical. Il a développé une démence et fut interné dans un établissement psychiatrique public. Il mourut en 1889 à l'âge de 36 ans, laissant une succession de … 0,85$.

Ned Harrigan, un déclin lent

Après la séparation de 1885, Ned Harrigan continua à se produire sur scène. En 1890, il ouvrit le Harrigan’s Theatre et continua à écrire de nombreuses pièces, pas toutes musicales. 23 de ces pièces ont été jouées plus de 100 représentations lors de leur création, ce qui une belle preuve de succès. Il s'effondra sur scène le 16 mars 1910 et ne reparut plus jamais en public. Il mourut deux ans plus tard à l'âge de 67 ans, plus de 20 ans après son ancien compagnon. Plus d'un millier de fans ont assisté à son enterrement. Bien que Harrigan ait écrit des dizaines de drames et de comédies, il est surtout connu pour les 17 comédies musicales qu'il a écrites et co-jouées avec Hart.

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Le «New Comedy Theatre» ailors qu'il s'appelait encore le «Globe Theatre»

Un hommage … raté!
Le musical
«Harrigan 'n Hart»
(1985)

En 1985, un musical ayant pour ambition de rendre hommage au duo, Harrigan 'N Hart, a ouvert à Broadway. Il s’agissait de décrire la période fantastique du duo Harrigan et Hart mais aussi leur déclin.

Le livret était de Michael Stewart, les paroles de Peter Walker et la musique de Max Showalter.

Ils se sont inspiré du livre «The Merry Partners» de Ely Jacques Kahn Jr. Harry Groener jouait Harrigan, Mark Hamill (de Star Wars ) jouait Hart et Joe Layton a mis en scène.

Frank Rich du New York Times a trouvé le spectacle «terne et sans but».

Malheureusement, le public du Longacre Theatre de Broadway a pensé de même: le spectacle s’est arrêté trois jours après La Première. Un des pires flops de Broadway.


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