Le Dieu du Carnage (2010)

De Yasmina Reza

Mise en scène: Michel Kacenelenbogen
Une production du Théâtre Le Public et du Théâtre de Namur
3 représentations ▪ du 3 au 5 septembre 2010

Une tempête de sentiments

Comme à son habitude, Reza puise dans notre quotidien banal des situations normales qu'elle exagère au maximum pour les rendre absurdes. Qu'il s'agisse de l'éducation, du jugement permanent de l'autre ou de l'irrespect, elle fait le portrait au vitriol d'une société qui évolue dans un manque qu'elle peine à combler, mais qu'elle tente de noyer dans des futilités, des téléphones et des cigares, des questions dont les réponses n'ont aucune importance.
Les mots s'accumulent mais les phrases n'ont aucun sens, le discours est inexistant: quand on parle, à quelle fin le fait-on?

Lors d’une bagarre à la sortie de l’école, Ferdinand Rreille a attaqué Bruno houillé à l’aide d’un bâton et lui a cassé deux dents. Pour résoudre l’affaire avec civisme, les parents du blessé ont convié ceux de l’agresseur à leur domicile. Tout le monde est de bonne éducation et soucieux de faire preuve de tolérance, n’est-ce pas? Mais les deux partis sont finalement bien peu enclins au compromis et la conciliation tourne court. C’est la débâcle et, de suffisances en coup bas, les « conciliateurs » ouverts et généreux ne parviennent plus à se contenir. Les masques tombent et la courtoisie de façade se noie dans une mer de mesquineries… La guéguerre des deux garnements va servir de ring de boxe aux parents bobos, péremptoirement ouverts d’esprit et au final très peu tentés par le « dialogue ».

VÉRONIQUE. Donc notre déclaration… Vous ferez la vôtre de votre côté… «Le 3 novembre, à dix-sept heures trente, au square de l’Aspirant-Dunant, à la suite d’une altercation verbale, Ferdinand Reille, onze ans, armé d’un bâton, a frappé au visage notre fils Bruno Houllié. Les conséquences de cet acte sont, outre la tuméfaction3 de la lèvre supérieure, une brisure des deux incisives, avec atteinte du nerf de l’incisive droite. »
ALAIN. Armé?
VÉRONIQUE. Armé? Vous n’aimez pas «armé», qu’est-ce qu’on met Michel, muni, doté, muni d’un bâton, ça va ?
ALAIN. Muni oui.
MICHEL. Muni d’un bâton.
VÉRONIQUE (corrigeant). Muni. L’ironie est que nous avons toujours considéré le square de l’Aspirant-Dunant comme un havre de sécurité4, contrairement au parc Montsouris.
MICHEL. Oui, c’est vrai. Nous avons toujours dit le parc Montsouris non, le square de l’Aspirant-Dunant oui.
VÉRONIQUE. Comme quoi. En tout cas nous vous remercions d’être venus. On ne gagne rien à s’installer dans une logique passionnelle1.
ANNETTE. C’est nous qui vous remercions. C’est nous.
VÉRONIQUE. Je ne crois pas qu’on ait à se dire merci. Par chance il existe encore un art de vivre ensemble, non ?
ALAIN. Que les enfants ne semblent pas avoir intégré. Enfin je veux dire le nôtre !

Valérie Lemaître, Olivier Massart, Damien Gillard, Véronique Biefnot - Photo Cassandre Stirbois


CREATEURS
AuteurYasmina Reza 
Mise en scèneMichel Kacenelenbogen 
ScénographieVincent Lemaire 
Peinture du décorDenis Stévenart 
Artiste peintreVéronique Biefnot 
Création sonorePascal Charpentier 
LumièreLaurent Kaye 
AVEC
AnnetteVéronique Biefnot 
AlainDamien Gillard 
VéroniqueValérie Lemaître 
MichelOlivier Massart 
Une coproduction du Théâtre Le Public et du Théâtre de Namur

Valérie Lemaître, Damien Gillard, Véronique Biefnot - Photo Cassandre Stirbois


Avec Le Dieu du carnage, Yasmina Reza prouve que son doigté n’a pas faibli. (…) Formidablement dirigés, les comédiens couvent avec maestria ce « dieu du carnage », démon qui sommeille en nous, brisant, quand il sort de sa cage, tous nos beaux discours et nos remparts de bonne conscience. Les vrais visages se dévoilent et les failles de chaque couple apparaissent. Le tout avec un humour féroce qui nous laisse pantois face à ce sublime carnage !

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Petit massacre au salon

Avec Le Dieu du carnage, Yasmina Reza prouve que son doigté n’a pas faibli. Depuis Art, que l’on peut (re)voir au Théâtre du Vaudeville, elle en a fait du chemin, allant jusqu’à s’aventurer dans un portrait controversé du candidat Sarkozy. Aujourd’hui, l’auteure revient à ce qu’elle fait de mieux : le théâtre. Celui qui met à mal ces bourgeois-bohèmes qu’elle connaît si bien.

Dans un style plus acéré que jamais, Le Dieu du carnage fomente une petite guerre de salon, dans les tranchées creusées par deux couples on ne peut plus civilisés mais dont les mots ont plus d’effet qu’un coup de canon. Un terrain miné amusant et grinçant, voire cruel, grâce à une plume qu’on pourrait comparer, en paraphrasant Sarah Palin, à un pitbull avec du rouge à lèvres, l’intelligence en plus. Montée à Paris en début d’année par l’auteure, avec Isabelle Huppert en tête d’affiche, la pièce est aujourd’hui mise en scène par Michel Kacenelenbogen au Public.

Politesse de façade

Dans un décor de salon chic et cossu, les Houillé reçoivent les Reille pour discuter, en adultes responsables et bien élevés, de la bagarre qui a impliqué leurs fils respectifs : Bruno, 11 ans, s’est fait tabasser par Ferdinand, même âge, et y a perdu deux dents. Dans une ambiance cordiale, les deux couples remplissent le constat d’assurance. Mais, à l’image de la faille qui traverse la peinture abstraite en toile de fond, la politesse de façade va vite se fissurer. Et la rencontre de finir dans une guerre ouverte, finalement plus sauvage qu’une querelle de cour de récréation.

Entre les deux, un crescendo savoureux et des fleurets qui sifflent et se croisent dans une gerbe d’étincelles. Et la gerbe tout court, Annette (Véronique Biefnot) vomissant allègrement devant les discours moralisateurs de Véronique (Valérie Lemaître), jusqu’à éclabousser une édition rare de Kokoschka sur la table basse. Véronique perd alors tout contrôle, exaspérée par la conception « John Waynienne » de l’éducation que défend Alain (Damien Gillard).

Entre l’auteure de livres sur le Darfour et l’avocat d’affaires qui ne croit en aucune morale, le courant est électrique. D’abord conciliateur, Michel (Olivier Massart) sombrera lui aussi dans ce déchaînement de violence, d’abord sournoise, puis physique. On frôle alors le vaudeville.

Formidablement dirigés, les comédiens couvent avec maestria ce « dieu du carnage », démon qui sommeille en nous, brisant, quand il sort de sa cage, tous nos beaux discours et nos remparts de bonne conscience. Les vrais visages se dévoilent et les failles de chaque couple apparaissent. Le tout avec un humour féroce qui nous laisse pantois face à ce sublime carnage !

Catherine Makereel - Le Soir - 15/11/2008

Catherine Makereel - Le Soir - 15/11/2008

L’auteur exploite à fond la situation. Ses dialogues féroces, percutants montrent l’affrontement des couples, le déchirement entre les époux et l’explosion des ego. Dopés par de larges rasades de vieux rhum, ces bobos font voler en éclats les règles de bienséance et perdent la face. Alain nous choque par son égocentrisme, sa muflerie et son cynisme. Brandissant la misère du Darfour, Véronique agace par ses leçons de morale. Annette finit par se décoincer et surprend par sa mauvaise foi. Plus authentique que les trois autres, Michel ne supporte pas la condescendance des intellos. C’est un fils attentionné, un brave type qui souhaite que chacun vive en paix. Cependant, il s’est laissé déguiser par sa femme en homme de gauche et a lâchement abandonné le hamster de sa fille. Par phobie des rongeurs.

Cette démystification est d’autant plus réjouissante que ces adultes civilisés nous désarment parfois par leur comportement enfantin. Observez les protestations rageuses d’Alain, quand on lui a cassé son beau jouet. Dans sa mise en scène, Michel Kacenelenbogen canalise avec doigté la montée de la violence. Le rythme de la représentation s’accélère insensiblement. On rit beaucoup, mais la comédie ne tourne pas au vaudeville. Grâce à la justesse de leur interprétation, les quatre acteurs, au mieux de leur forme, incarnent des personnages dérisoires et humains. Leurs certitudes, leurs illusions, leurs prétentions, leurs faiblesses réfléchissent les nôtres. Comme un miroir.

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Violences de salon

"Ce qui m’intéresse, ce n’est pas raconter des histoires, mais critiquer l’existence." Yasmina Reza arrache les masques avec jubilation. Dans "Art", l’achat d’un tableau blanc dévoile les lézardes d’une amitié apparemment bien cimentée. Ici une conciliation entre des parents, pleins de bonne volonté, tourne à l’aigre et réveille le dieu du carnage. Avec un humour décapant, ce huis clos explosif révèle la vérité cachée sous le vernis des conventions et stigmatise la médiocrité de nos comportements.

A la demande des parents de Ferdinand Reille, gamin bagarreur qui a cassé deux dents à leur fils Bruno, Véronique et Michel Houillé acceptent de remplacer "armé d’un bâton" par "muni d’un bâton", dans le constat, qu’ils rédigent pour l’assurance. Ils se montrent tolérants. Normal, entre gens de bonne compagnie. On prend le café, on bavarde et... la situation dégénère. L’élégant salon va se muer progressivement en champ de bataille.

Véronique, la maman de la victime, voudrait discuter de la responsabilisation de Ferdinand, des excuses qu’il devrait présenter. Mais happé par son portable, Alain, son père, plombe constamment la conversation : entre deux morceaux de clafoutis, cet avocat manipulateur donne des directives, pour l’emporter dans une affaire véreuse. Que lui importe cette querelle de gosses ! Et puis la castagne, c’est l’école de la vie ! Opinion partagée par Michel, qui se souvient avec fierté de ses exploits de chef de bande. Face à ces adorateurs de John Wayne, Véronique qui "a la faiblesse de croire au pouvoir purificateur de la culture" se retrouve bien seule. Annette est ouverte au dialogue, mais sous l’effet de la tension ambiante, elle est prise de vomissements, qui arrosent copieusement la veste de son mari et un livre d’art "introuvable", consacré à Kokoschka.

Dans les rounds suivants, l’auteur exploite à fond la situation. Ses dialogues féroces, percutants montrent l’affrontement des couples, le déchirement entre les époux et l’explosion des ego. Dopés par de larges rasades de vieux rhum, ces bobos font voler en éclats les règles de bienséance et perdent la face. Alain nous choque par son égocentrisme, sa muflerie et son cynisme. Brandissant la misère du Darfour, Véronique agace par ses leçons de morale. Annette finit par se décoincer et surprend par sa mauvaise foi. Plus authentique que les trois autres, Michel ne supporte pas la condescendance des intellos. C’est un fils attentionné, un brave type qui souhaite que chacun vive en paix. Cependant, il s’est laissé déguiser par sa femme en homme de gauche et a lâchement abandonné le hamster de sa fille. Par phobie des rongeurs.

Cette démystification est d’autant plus réjouissante que ces adultes civilisés nous désarment parfois par leur comportement enfantin. Observez les protestations rageuses d’Alain, quand on lui a cassé son beau jouet. Dans sa mise en scène, Michel Kacenelenbogen canalise avec doigté la montée de la violence. Le rythme de la représentation s’accélère insensiblement. On rit beaucoup, mais la comédie ne tourne pas au vaudeville. Grâce à la justesse de leur interprétation, les quatre acteurs, au mieux de leur forme, incarnent des personnages dérisoires et humains. Leurs certitudes, leurs illusions, leurs prétentions, leurs faiblesses réfléchissent les nôtres. Comme un miroir.

Jean Campion - Demandez le programme - 25/11/2008

Jean Campion - Demandez le programme - 25/11/2008

Michel Kacenelenbogen signe à Bruxelles une mise en scène discrètement efficace qui laisse la part belle à l’humour féroce de Yasmina Reza. (…) Les Houillé (Valérie Lemaître et Olivier Massart) et les Reille (Véronique Biefnot et Damien Gillard,) se rencontrent, car leurs enfants se sont battus et la séquelle est deux dents cassées pour le petit Houillé. Dans une ambiance où une mouche téméraire n’oserait risquer une pointe d’aile suicidaire, ces BCBG font des assauts de politesse que ne désavoueraient pas les derniers médaillés d’Or de fleuret moucheté. Dans ce florilège de pensées stéréotypées (toujours très comparables à celles de nos voisins) et derrière ces paroles d’une mauvaise foi crasse, c’est un peu un nous que l’on retrouve dans ces bobos (bourgeois-bohèmes) en apparence. Car quand le vernis craque, que la colère prend le pas sur la civilité et que la bienséance de rigueur, chacun même le plus policé se montre finalement très primaire. (…)
Jubilatoire !!!

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Règlement de comptes jouissif à BoboVille

Yasmina Reza, auteure française, a écrit une pièce de théâtre véritablement jubilatoire (qu’elle a d’ailleurs mis en scène elle-même, fin de saison dernière, à Paris, avec Isabelle Huppert en vedette). Elle y place sous la loupe deux couples bien sous tous rapports et va faire apparaître leurs fêlures dans une folie comportementale et une déraison verbale. Michel Kacenelenbogen signe à Bruxelles une mise en scène discrètement efficace qui laisse la part belle à l’humour féroce de Yasmina Reza.

Les Houillé (Valérie Lemaître et Olivier Massart) et les Reille (Véronique Biefnot et Damien Gillard,) se rencontrent, car leurs enfants se sont battus et la séquelle est deux dents cassées pour le petit Houillé. Dans une ambiance où une mouche téméraire n’oserait risquer une pointe d’aile suicidaire, ces BCBG font des assauts de politesse que ne désavoueraient pas les derniers médaillés d’Or de fleuret moucheté. Dans ce florilège de pensées stéréotypées (toujours très comparables à celles de nos voisins) et derrière ces paroles d’une mauvaise foi crasse, c’est un peu un nous que l’on retrouve dans ces bobos (bourgeois-bohèmes) en apparence. Car quand le vernis craque, que la colère prend le pas sur la civilité et que la bienséance de rigueur, chacun même le plus policé se montre finalement très primaire.

L’avocat d’affaires à l’international apparaît comme un machiste dont le modèle pourrait être John Wayne, le PDG en quincaillerie n’a en définitive que l’étoffe d’un simple représentant de commerce, la conseillère en gestion de patrimoine se révèle être une femme frustrée et étouffée par mari et l’écrivaine tiers-mondiste se sert de son intérêt pour l’Afrique comme d’une confortable carapace protectrice. Leurs univers réglés comme du papier à musique se déchirent à l’instar de l’immense peinture qui orne le fond de l’appartement et qui représente une réelle béance. Les savantes théories pédagogiques s’effondrent et laissent place à une surprotection digne de Maman Poule. Le constat d’accident à l’amiable se transforme un pugilat. Les sentiments refoulés reviennent au grand galop, les non-dits deviennent aussi bruyants qu’une fanfare de quartier. Haines, rages, désespoirs, cris, vomissements (nerveux), coups, engueulades sont le véritable charme de ce Dieu du Carnage. Dans cette montée en puissance (parfois un tantinet exagérée) du volet le plus ignoble de l’homme c’est notre humanité que l’on retrouve et qui nous fait rire joyeusement et sans complexe de nos propres (dés)illusions et de notre pseudo bonne conscience.
Jubilatoire !!!

Muriel Hublet - Plaisdir d'Offrir - 19/11/2008

Muriel Hublet - Plaisdir d'Offrir - 19/11/2008

Valérie Lemaître, Damien Gillard, Véronique Biefnot - Photo Cassandre Stirbois


1

Pas grand chose à dire, si ce n’est : c’est génial ! C’est drôle, cynique, merveilleusement bien écrit, c’est grinçant... Les comédiens jouent merveilleusement bien !

Champion - Wednesday 14 April 2010 -

2

J’ai vu cette pièce hier. Quels acteurs ! Un excellent moment que l’on vit en spectateur, en acteur, en complicité avec les personnages. Le fond est terriblement juste malgré les rires dans lesquels on nous emporte. Des rires pour le jeu, pour le regard sur notre propre fonctionnement et sur notre aveuglement.

Melina - Sunday 27 June 2010 -

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