Notre version sous les étoiles

«Après l'incarnation théâtrale très exubérante de Belmondo et surtout la prestation inoubliable de Depardieu au cinéma, quel comédien, Belge de surcroît, allait oser se risquer à mesurer sa verve et son talent, à des géants de la scène et de l'écran qui ont imprégné Cyrano de Bergerac, si récemment, de leur empreinte et de leur prestance. Philippe Résimont a relevé le défi soutenu en cela par ces aventuriers de Bulles Production Théâtre toujours en quête de ce théâtre «populaire» au sens où l'entendait Jean Vilar.» La Libre Belgique


Rostand se met au vert


Mis en selle par Bulles Production, "Cyrano de Bergerac" passe l'été au château du Karreveld.

En été, nos scènes semblent combiner deux passions: le goût des lieux insolites et l'appétit des grands classiques. Mozart entonne son "Requiem" dans les églises de Flandre et de Wallonie, Carl Orff scande le "Carmina Burana" à la basilique de Koekelberg, la Compagnie des Galeries entame sa tournée des châteaux avec "Le malade imaginaire" de Molière ou encore, comme on le lira en page 29, Del Diffusion convie "La reine Margot" à l'ancienne abbaye de Villers-la-Ville. Au chaud, on ose l'"insolite classique", en somme, où le spectacteur est invité à se dépayser... dans un paysage familier.
Ce cocktail estival n'interdit nullement l'imagination, qui est souvent au rendez-vous. Ainsi, en préparant "Cyrano de Bergerac" au château du Karreveld, Bulles Production ne semble pas vraiment faire dans la dentelle. En même temps, la pièce d'Edmond Rostand, classique parmi les classiques, est aussi un redoutable défi. "Cyrano", joué à tour de bras, devint film à succès (comme "La reine Margot" d'ailleurs). L'oeuvre est connue et attend au tournant ceux qui s'y frottent. Peu importe, semble sourire l'équipe du Karreveld.
Nous avons la volonté de faire du théâtre populaire au sens noble du terme, comme l'entendait Jean Vilar, explique Olivier Moerens, capitaine de Bulles Production. Depuis deux ans, la commune de Molenbeek nous fait confiance et nous accueille durant tout l'été dans ce petit écrin de verdure en plein Bruxelles qu'est le château du Karreveld. La commune n'a pas parié sur le mauvais cheval: "Arlequin poli par l'amour", de Marivaux, en 1999, puis "Le songe d'une nuit d'été", de Shakespeare, en 2000, ont rapidement fidélisé les spectateurs. L'an passé, l'équipe a vendu plus de 7.000 tickets, pour un spectacle particulièrement réussi.
Basée sur des notions de troupe et de fidélité, Bulles Production tente à nouveau une aventure un peu folle, encouragée par la naïveté - assumée - de sa jeunesse. La vision de la pièce en témoigne. Puisque notre équipe est jeune, on aborde "Cyrano" de manière plus directe, plus concrète et plus pulsionnelle, révèlent Jasmina Douieb et Pierre Pigeolet, les deux metteurs en scène du spectacle. Le personnage de Cyrano lui-même, joué par Philippe Résimont, rajeunit par rapport aux habitudes. La pièce suggère l'émotion à l'état pur, ajoute Jasmina. La relation entre Cyrano et Christian est plus fougueuse, plus adolescente. Ces personnages laissent agir leurs émotions sans penser aux conséquences.
Le fait que l'on s'occupe à deux de la mise en scène est important , précise la jeune femme. On peut mieux mettre en balance le pôle féminin et masculin de la pièce. Au départ, le texte ressemble plutôt à une pièce d'hommes. Mais Cyrano, s'il est un homme de guerre, est aussi un homme d'amour. Cette complémentarité est valable pour toute la pièce. Roxane, par exemple, est une femme jolie et coquette, mais c'est aussi le cousine de Cyrano: elle a son panache personnel, elle combat et elle fonce.
On va faire de cette pièce un grand spectacle d'aventure, de cape et d'épée! , intervient Pierre Pigeolet. On ne travaille pas uniquement sur le personnage de Cyrano. Tous les rôles ont leur humanité et leur vécu. Le duo rêve d'un théâtre avec des personnages proches de nous et "pleins".
Bulles Productions y mettra les moyens. Tout commencera dans la grange attenante à la cour où seront montés les gradins. Le public se tiendra d'abord debout, en plein Hôtel de Bourgogne, pour assister au jeu de Montfleuri, star théâtrale de l'époque. C'est là que Cyrano de Bergerac fera son entrée, parmi les convives et les spectateurs, pour s'acheminer vers la célébrissime "tirade des nez".
"On aborde Cyrano
de manière plus
directe, plus concrète,
plus pulsionnelle"

La cour du château du Karreveld sera ensuite l'écrin de la rôtisserie du poète-pâtissier Ragueneau (joué par Michel Hinderyckx), du balcon où Cyrano soufflera à Christian (Laurent Renard) ses mots pour Roxane (Marie-Hélène Remacle), du siège guerrier d'Arras et du couvent final. C'est plus fou qu'une recons - titution historique, précise le scénographe Xavier Rijs. La grange, par exemple, nous offre des appliques murales modernes que nous allons respecter. Le public sera accueilli par des candélabres avec ampoules électriques! Nous cherchons à faire passer les gens progressivement du troisième millénaire au XVII e siècle. "Cyrano" est un grand classique destiné au grand public, mais il permet des préoccupations contemporaines plus poétiques.
On n'a pas la prétention d'offrir une lecture neuve vis-à-vis de tous les "Cyrano" qui se sont joués, insiste Olivier Moerens. Mais nous voulons échapper à la relation père-fils (Cyrano-Christian) traditionnelle. Pour la scène du balcon, par exemple, on devrait ressentir les choses différemment en voyant un type de 30 ans monter vers la belle et un autre type de 30 ans rester en bas, dans l'ombre. Il est vrai que, dans cette égalité des âges, un autre sens pourrait bien se loger.
L'escalade n'en restera d'ailleurs pas là pour Bulles Production. Dès le 21 août, c'est tous ensemble qu'ils vont monter... sur le toit de l'Innovation, à Bruxelles. En collaboration avec l'Altane Théâtre, c'est de la commedia dell'arte qui s'y jouera. L'été n'en a pas fini avec l'insolite.

"Cyrano de Bergerac", DU 24 juillet au 25 août, à 20 h 45), au château du Karreveld, 3, rue de la Hoese, 1080 Bruxelles. Possibilité de restauration dès 19 h 30. Infos et réservations au 0800-21.221.

Philippe Résimont, Cyrano de l'été

Sa longue et fine silhouette est partout: télé, théâtre, comédie musicale. A la RTBF, il se battait notamment avec son poste de télévision pendant les interludes d'"Intérieur nuit". On l'a vu chanter dans "Célia Fée" ou dans "L'opéra de quat'sous". Acteur, il est de toutes nos scènes. Cet été, il sera Cyrano au château de Karreveld. Philippe Résimont a moins de quarante ans. Déjà caméléon?
Je suis assez content de ne pas m'être fixé dans une seule famille théâtrale, sourit modestement le futur bretteur gascon. La saison prochaine, je jouerai au Rideau, au Botanique, deux fois aux Martyrs... Etre un voyageur, c'est une chance. C'est gai d'être appelé par des gens d'univers différents. Je ne revendique pas un talent particulier! Je travaille, donc je m'expose. Tout ça n'est pas du tout réfléchi. Je n'ai pas de plan de carrière. Les choses s'enchaînent pour moi et c'est tant mieux!
D'accord, mais jouer Cyrano, ce n'est pas rien... Oui, c'est un rôle mythique, reconnaît Philippe. En même temps, je n'y avais jamais pensé: je ne me l'étais pas fixé comme un objectif... On me l'a proposé et ça ne se refuse pas. Le type qui refuse ça, il est fou! C'est aussi une petite folie de le jouer. Il faut oublier que l'on joue Cyrano , commente l'acteur. La plupart des gens connaissent bien le personnage. Beaucoup ont lu la pièce et l'adorent. Quand on travaille le rôle, c'est inévitable de se dire que l'on est attendu. La référence à Jacques Weber et à Gérard Depardieu est évidente aujourd'hui. J'ai vu le film en son temps, mais je n'ai pas voulu le revoir: je crois que ça m'emprisonnerait l'imaginaire.
On ne peut pas oublier le monstre Depardieu, qui était magnifique, développe Philippe Résimont. Mais nous, nous allons essayer de faire "Cyrano", tout simplement. On voudrait travailler la pièce comme au soir de sa toute première création, vierge de tout héritage culturel. Comment la montrer comme si c'était la première fois? La jeunesse de l'équipe pourrait y aider... C'est chouette que Cyrano soit plus jeune, s'enthousiasme le comédien. Les choses sont plus crédibles. La pièce est truffée de moments qui ne sont pas réalistes - la scène du balcon, par exemple, est une pure convention. On pourrait nous répondre que l'âge importe peu, mais je crois que les gens pourront plus facilement s'identifier à l'action.
Aujourd'hui, Philippe Résimont bosse dur au coeur des failles du personnage, talon d'Achille par lequel l'acteur fait du rôle un homme à comprendre. Un sacré boulot qui correspond bien à la modestie de Philippe Résimont, pas fanfaron pour un sou.
Quand j'ai joué mon premier spectacle professionnel , avoue-t-il, j'ai dit à un pote: "Je veux être le meilleur. Prouver à tous ces mecs de théâtre qu'il n'y a pas mieux que moi". J'ai été très mauvais. Ça a été une leçon... Avant les applaudissements et les critiques, un spectacle est surtout une aventure. Il s'agit de résoudre des problèmes. En répétition, on vient avec des solutions. Qu'importe le résultat, après tout: c'est le travail qui compte. S'il y a le succès, tant mieux. Mais vouloir plaire à tout prix ne marche jamais. Une franchise digne d'un Cyrano? Voilà qui tombe bien.

Le Soir - 18/7/2001 - Laurent Ancion - Pré-papier

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