Notre version sous les étoiles

«Après l'incarnation théâtrale très exubérante de Belmondo et surtout la prestation inoubliable de Depardieu au cinéma, quel comédien, Belge de surcroît, allait oser se risquer à mesurer sa verve et son talent, à des géants de la scène et de l'écran qui ont imprégné Cyrano de Bergerac, si récemment, de leur empreinte et de leur prestance. Philippe Résimont a relevé le défi soutenu en cela par ces aventuriers de Bulles Production Théâtre toujours en quête de ce théâtre «populaire» au sens où l'entendait Jean Vilar.» La Libre Belgique


Cyrano au Karreveld? C'est un hit, c'est un must, c'est une réussite


En vers et contre tous, le héros de Rostand s'impose avec panache à Bruxelles. Pari gagné pour Philippe Résimont au nez long et son producteur au nez fin.

Il fallait de l'audace pour se lancer dans l'aventure. Cyrano, c'est sûr, en débor-de. Il en a trempé toute l'équipe qui a pris l'initiative de monter dans l'espace du château du Karreveld, à l'ombre de la Basilique à Bruxelles, cet incontournable chef-d'oeuvre imaginé par Edmond Rostand il y a un peu plus de cent ans. Clas-sique parmi les classiques du néo-romantisme fin XIXe, ce morceau de choix a subi dans sa carrière de cente-naire tous les honneurs et mêmes quelques outrages.

THEÂTRE POPULAIRE
Après l'incarnation théâtrale très exubérante de Belmondo et surtout la prestation inoubliable de Depardieu au cinéma, quel comédien, Belge de surcroît, allait oser se risquer à mesurer sa verve et son talent, à des géants de la scène et de l'écran qui ont imprégné Cyrano de Bergerac, si récemment, de leur empreinte et de leur prestance. Philippe Résimont a relevé le défi soutenu en cela par ces aventuriers de Bulles Production Théâtre toujours en quête de ce théâtre «populaire» au sens où l'entendait Jean Vilar. Offrir du bonheur et de l'émotion, du rêve et du quotidien, de la vérité et du mensonge, du plaisir de jouer et d'être applaudi. Voilà le vrai théâtre qui tient en haleine un public conquis toute une soirée durant et même une partie de la nuit.
Bulles Productions avait déjà sévi dans le château molenbeekois avec «Arlequin poli par l'Amour» de Marivaux et, l'an dernier, avec le «Songe d'une nuit d'été» de Shakespeare. Le Cyrano du Karreveld est quant à lui une totale réussite en ce sens qu'il a séduit le public et qu'il le séduira encore d'ici au 25 août, en espérant que la météo se fera complice de ce régal à ciel ouvert.

UN DUEL D'ENFER
Pourtant, pourquoi le cacher, un peu d'inquiétude, pendant le premier acte. La scénographie a imaginé de laisser se dérouler l'acte un dans l'Hôtel de Bourgogne, l'une des dépendances du château. Espace fermé et confiné; un public plus nombreux que prévu, débout, parfois devant les spectateurs assis; une chaleur étouffante... Tout cela a bien failli compromettre la perception de cette entrée en matière pourtant très dynamique, voire même interactive. Bref cet inconfort aurait pu être fatal à la prestation tout entière des talents multiples qui se partagent l'espace scénique... quand survint Cyrano. Celui-ci ne tarde pas à nous rappeler la tirade du nez dont on n'entend qu'un vers sur deux tant le bougre s'agite sur son podium. Il nous offre enfin un duel d'enfer admirablement chorégraphié et, là, à la fin de l'envoi, Cyrano enfin touche tout son public. Le courant passe.
Le reste de la soirée se déroulera à l'extérieur. Le soleil s'éteint et le ciel se voile et le public découvre la cour du château sobrement aménagée. Le pâtissier-poète Ragueneau est à ses vers. Et c'est là que Cyrano doit rencontrer Roxane, persuadé qu'il pourra lui avouer sa flamme. C'est là que se dessine en filigrane toute la trame de ce drame aux allures antiques. C'est là que ce nouveau Cyrano se révèle réellement.
Jasmina Douieb et Pierre Pigeolet, comédiens mais ici metteurs en scène, ont parfaitement su rendre toute la sensibilité d'un personnage que la nature a affublé d'un nez démesuré, sans doute pour se repentir de l'avoir fait trop honnête. Et le voilà condamné à déguiser ses sentiments, lui que le mensonge et la tricherie indignent. Lui qui cherche l'amour s'écrie «J'aime qu'on me haïsse» . Philippe Résimont est réellement parfait, sensible, humain, violent et excessif quand il le faut, capable de donner au texte superbe de Rostand, comme une expression nouvelle, celle de ses propres sentiments. Roxane (Marie-Hélène Remacle) progresse avec tendresse de la candeur ingénue au veuvage digne et résigné. «C'était vous» découvre-t-elle alors que Cyrano agonisant lui avoue: «Non, mon amour, je ne vous aime pas».
Cyrano est soutenu de toute la verve de la compagnie des cadets de Gascogne, truculents et fiers à bras, à la fois encombrants quand il s'agit d'occuper le terrain et très discrets quand il s'agit de s'effacer devant l'intensité du drame humain qui, toujours, reprend le dessus avec un Cyrano entier, comme l'aurait aimé Edmond Rostand.

La Libre Belgique - 25/7/2001 - Yves Cavalier

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