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L'événement culturel de l'été à Bruxelles!    

Silence en coulisses

de Michaël Frayn

Mise en scène de Valérie Lemaître - Une production du Festival Bruxellons! - 17 représentations ▪ 23 juillet ▸ 30 août 2003

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Quelques incidents qui peuvent se produire ...


Nous avons décidé dans cette section de reprendre intégralement le texte rédigé pour le programme par Luc André lors de la création de la pièce au Théâtre National de Belgique en 1983.

Silence en coulisses!, œuvre d'un auteur qui connaît bien le théâtre, nous offre un aperçu des divers incidents, malen-contres, menues catas-trophes, qui peuvent se produire au cours d'une représentation. L'étonnant est qu'il s'en produise si peu (touchons du bois !).
En voici pourtant quelques-uns. Fassent les dieux qu'ils ne se reproduisent pas.
Et commençons par le plus tragique.

Affreuse fin d'un roi de Suède
En l'an 1513, le roi Jean II régnait sur la Suède. Voici comment se termina le règne de ce glorieux monarque*:
On jouait devant le roi de Suède, Jean II, le "Mystère de la Passion".

◂ Mystère de la Passion (Valenciennes - 1547)

L'acteur qui représentait Jésus-Christ était en croix, et celui qui faisait le rôle du centurion Longus, au lieu d'effleurer seulement de sa lance le flanc du crucifié, se laissa emporter par la chaleur de l'action jusqu'à l'enfoncer, sans s'en rendre compte, dans le corps du malheureux. Celui-ci tombe mort et écrase, dans sa chute, la Sainte Vierge. Le Roi, indigné, s'élance sur Longus et, d'un coup de sabre, lui tranche la tête sur les cadavres de ses deux victimes.
Mais, à son tour, la foule des spectateurs, qu'avait charmés la vérité du jeu de Longus, irritée de la brutale intervention de Jean, se jette sur lui et le lue sans sortir de la salle.
Rassurons nos lecteurs, des incidents de ce genre sont très rares aujourd'hui.

Du danger que courent parfois les comédiens
Il est d'autres cas pourtant où un spectateur intervint avec fureur en cours de représentation. Un recueil d'Anecdotes dramatiques du début du XIXème siècle nous raconte ceci :

Gaubler de Banault, ambassadeur de France en Espagne, assistant dans ce pays à une repré-sentation de la bataille de Pavie, et voyant un Espagnol terrasser un Fran-çais en l'obligeant à lui demander quar-tier dans les termes les plus humiliants, sauta sur le théâtre et, en présence de tout le monde, pas-sa son épée au tra-vers du corps de cet acteur.

Irving (Othello) et Isabel Bateman (Desdémone) au Lyceum theatre, Londres

Autre cas. On jouait Othello dans une ville du sud des Etats-Unis. Afin de faire respecter l'ordre, un soldat se tenait, l'arme au pied, au fond de la salle. Au moment où Othello étrangle Desdémone, ce brave militaire s'écria: "Non, il ne sera pas dit qu'en ma présence, un nègre traite ainsi une femme blanche!" Sur quoi, il épaula son fusil et abattit Othello.

Panique chez Molière
A vrai dire, les comédiens d'aujourd'hui ne connaissent pas leur bonheur.

Ils ont affaire à un public aimable, éclairé, plein de gentil-lesse et de tact. Il n'en fut pas toujours ainsi. Il fut un temps où le public, s'il avait quelque raison de mécontentement, se transformait en un monstre écumant, furieux, prêt à tous les excès.

Molière lui-même fut la victime de ces débordements. En 1672, les pages qui se trouvaient au parterre, lors d'une représentation de L'Amour médecin, se mirent à rosser les autres spectateurs à coups de canne. Ils envoyèrent divers projectiles aux comédiens, et Molière fut frappé en plein visage par un gros culot de pipe.

Molière

Un autre jour, un quidam de méchante humeur s'avança vers la rampe, y prit les chandelles et commença à les jeter aux acteurs. Il s'en prit plus directement encore à ceux-ci, en montant sur scène et les chargeant, avec ces cris que reproduit un rapport de police:

Où Frédérick Lemaître présente ces excuses
Les mœurs s'adoucirent dès le XIXème siècle. Le public n'en restait pas moins chatouilleux et n'admettait pas qu'on lui manquât. Au moindre écart d'un comédien, il fallait que celui-ci vînt lui présenter les plus humiliantes excuses.

Voici ce qui arriva au grand acteur romantique Frederick Lemaître. Il avait par trop abusé d'un bon dîner avant la représentation. Aussi commença-t-il à dire son rôle d'une voix quelque peu pâteuse. On se mit à crier dans la salle: "Plus haut! plus haut!" Frederick, fâché, se tourna vers le public: "Et vous, plus bas, imbéciles!" Puis il sortit de scène.

Frédérick Lemaître

Hurlements, affreux vacarme. Les spectateurs exigeaient des excuses et menaçaient de tout casser. Le directeur affolé réussit à convaincre Frederick qu'il lui fallait s'incliner. Le comédien revint donc en scène et déclara d'une voix sonore:

"Je vous ai traités d'imbéciles. C'est vrai! Je vous fais des excuses. J'ai tort!"

Tonnerre d'applaudissements. Et la représentation se pour-suivit le mieux du monde. Le public ne s'était probablement pas aperçu qu'il y avait deux façons d'interpréter les paroles de Frederick Lemaître.

Le fatal lapsus de Dunkerque: maladroit hommage à Mlle Georges
La moindre faute dans le maniement des décors ou de la machinerie peut amener les résultats les plus déplorables. La Fontaine déjà le remarquait*. Rappelons qu'en son temps, les manœuvres étaient ordonnées par le régisseur à coups de sifflet:

Quand j'entends le sifflet, je ne trouve jamais
Le changement si prompt que je me le promets.
Souvent du plus beau char le contrepoids résiste,
Un dieu pend à la corde et crie au machiniste,
Un reste de forêt demeure dans la mer
Ou la moitié du ciel au milieu de l'enfer.

Une accumulation de fâcheuses circonstances peut faire s'enchaîner les désastres. Voici comment la Princesse Palatine, belle-sœur de Louis XIV, raconte, dans l'une de ses lettres, une représentation à laquelle elle assista à Dunkerque, le 16 juin 1719:

Il arriva à un acteur, qui jouait Mithridate, de laisser échapper un mot grossier en parlant à Monime. Il se retourna aussitôt, tout honteux, vers la loge occupée par la Dauphine, en disant: "Madame, je vous demande très humblement pardon; la langue m'a fourché." Le
prince de Conti, assis au-dessus de l'orchestre, fut pris d'un tel accès de fou-rire qu'il en tomba. Dans sa chute, il veut se rattraper à la corde du rideau; le rideau s'abat sur les lampes et prend feu. On éteignit aussitôt ce commencement d'incendie, mais il resta un grand trou au rideau, qui ne voulut plus se relever. Les comédiens firent semblant de rien et continuèrent la pièce quoiqu'on ne les vît qu'à travers ce trou.

Mlle Georges

Au début du siècle passé, on décida d'organiser une séance d'hommage en l'honneur de cette grande actrice qu'était Mlle Georges. A la fin du spectacle, elle vint s'asseoir sur une sorte de trône, au milieu du plateau. L'orchestre entonna un air triom-phant. Et il était prévu qu'une magnifique couronne descendrait des cintres et viendrait flotter au-dessus de la tête de l'héroïne de la fête.

Hélas! le machiniste se trompa de filin et, en place de la couronne, on vit descendre la gigantesque seringue à lavement qui devait servir au final de Monsieur de Pourceaugnac.

Le public s'amusa beaucoup. Mlle Georges beaucoup moins.

* Epître à M. de Niert

Où apparaît le souffleur (en buste seulement)
On s'étonne parfois d'entendre un comédien dire, sans défaillance, un rôle d'une considérable longueur: "Mais comment faites-vous pour retenir tout ça?" A force de travail, bien sûr. Mais aussi parce que la mémoire est pareille à un muscle: plus on la fait travailler, plus elle devient robuste.

Encore faut-il au comédien le loisir d'apprendre son rôle. Ce qui n'était autrefois pas toujours le cas. Il fut un temps, pas si éloigné, où, dans certains théâtres, on jouait une pièce nouvelle chaque semaine. Comment mémoriser un texte en une semaine?

On avait alors recours à ce personnage précieux: le souf-fleur. Installé dans son trou, à l'avant-scène, la tête à hauteur des pieds des acteurs, la bro-chure ouverte devant lui, il était prêt à remédier à toute faute de mémoire, à "envoyer" ses répliques au comédien défaillant.

Pauvre souffleur! C'était parfois un comédien sans grand talent, et qui n'avait trouvé que ce moyen de servir le théâtre. Miguel Zamacoïs a dit la mélan-colie de ce rôle obscur en un poème... Extraits:

... De ce terrier béant qui s'ouvre à fleur de terre,
- Je suis l'humble lapin; de ce lugubre trou,
- Je suis la sombre chouette et le triste hibou...
... Plus heureux que Grouchy, moi, Pichard Jean-Léon,
- Combien ai-je de fois sauvé Napoléon !..
... Et dans le firmament glorieux fait de toiles,
- Je suis le ver de terre allumeur des étoiles.

La redoutable Mme Briquet
Il y eut d'excellents souffleurs. Il en est sans doute encore. On ne peut donner ce satisfecit sans réserve à Mme Briquet, souffleuse à la Comédie-Française, et dont Jacques Charon nous parle ainsi dans ses mémoires*:

Dans un théâtre d'alternance comme le nôtre, la mémoire est tellement sollicitée que les acteurs prennent parfois du retard sur les répétitions. Un jour, Mme Briquet dit à Georges Descrières : "Apprends! La première est dans cinq jours, tu ne sauras pas." Toujours optimiste, Georges fait : "Si, si, ne t'en fais pas", et crac, le soir de la première, il a un trou. Alors, au lieu de lui souffler. Briquet, fâchée, referme sa brochure en lui lançant : "T'avais qu'à apprendre. Je te l'avais dit."

Cette dame pittoresque avait un grand défaut pour un souffleur: elle se laissait aller à un plaisir de spectatrice. Le soir d'une représentation des "Corbeaux", Jeanne Sully eut un trou pendant sa grande scène. En hoquetant de douleur, elle regardait Briquet de cet air qui signifie: "Alors, tu me l'envoies, oui ?" et Briquet, aveuglée par les larmes, tournait ses pages en sanglotant: "Excu-use-moi, c'est te-ellement tri-iste que j'ai pe-erdu la page!"

Comédienne à la mémoire défaillante et de talent trop persuasif, méfiez-vous des Mme Briquet!

* Jacques Charon, Moi, un comédien (Albin Michel, 1975; " J'ai lu ", 1977).

Cinq souffleurs pour Mounet-Sully
Encore avons-nous ici affaire à des gens qui n'ont besoin que d'un seul souffleur (ou souffleuse). Les "monstres sacrés" de la Belle Epoque avaient de plus vastes exigences. Le grand-père de Hervé Lauwick lui racontait ainsi une représentation racinienne à laquelle il
avait assisté au premier rang du parterre, et dont le héros était le grand Mounet-Sully*:

Mounet-Sully

Il marchait à grands pas comme un facteur, et ce n'était pas l'action qui l'exigeait. Il avait tout simplement cinq souffleurs. Deux du côté jardin, deux du côté cour, et un cinquième dont je voyais dépasser les pieds sous un petit temple, au milieu de la scène. Alors, il les prenait par relais. Il cueillait une phrase de l'un, une phrase de l'autre. "Considérez, seigneur..." Quatre pas. Et il attra-pait le souffleur suivant, comme les caténaires dans les locomotives électriques prennent du courant tout le long de la ligne.

Ce numéro faisait aussi penser un peu à du trapèze volant. Ce soir-là, j'ai entendu ta tragédie deux fois, car les voix des souffleurs m'atteignaient d'abord et Mounet-Sully ensuite.

Peu importe. Il était si grand, si magnifique, Mounet-Sully, que son génie emportait tout.

* Hervé Lauwick, Jupons et Hauts-de-forme (Plon, 1964).

L'Illustre Piégelé
On ne peut tout à fait en dire autant du comédien débutant que nous a montré Georges Courteline dans sa pièce "Lillustre Piégelé". Un camarade s'étant subitement trouvé souffrant, ce brave Piégelé se voit appelé à jouer son rôle au pied-levé. Rôle dont il ne connaît pas un traître mot, mais dont il croit pouvoir tout prendre au souffleur. Nous le voyons entrer en scène en une scintillante cote de mailles, celle d'un paladin de Charlemagne.

LES PREUX. - Noël! Noël! Gloire à l'illustrissime Roland!
PIÉGELÉ. - Ah! ah! voici ma fidèle armée!... ma fidèle armée... euh... euh...
LE SOUFFLEUR. - Voici mes vieux compagnons d'armes; salut, ô mes preux.
PIÉGELÉ. - Voici mes vieux compagnons d'armes; salut aux nez creux!
LE SOUFFLEUR. - Ô mes preux!
PIÉGELÉ. - Aux lépreux... C'est ce que je voulais dire. Salut aux lépreux!
LE SOUFFLEUR. - Et vous, mes adversaires, tremblez, car je suis le fameux paladin.
PIÉGELÉ. - Et vous, mes adversaires, tremblez, car je suis le fameux Paul Adam.
LE SOUFFLEUR. - Autour de mon nom brille une légende illustre.
PIÉGELÉ. - Auteur de "Mon Nombrie", légende illustrée.
LE SOUFFLEUR. - Eh bien, mes preux...
PIÉGELÉ. - Eh bien, lépreux...
LE SOUFFLEUR. - Aussi vrai que je suis Roland...
PIÉGELÉ. - Aussi vrai que je suis Laurent... euh... Durand, je veux dire...
LE SOUFFLEUR. - Aussi vrai que je suis le neveu de Charlemagne...
PIÉGELÉ. - Aussi vrai que je suis le vieux Charlemagne...
LE SOUFFLEUR. - Je suis content...
PIÉGELÉ. - Je suis Contran...
LE SOUFFLEUR. - ... et fier.
PIÉGELÉ. - ... et Pierre.
LE SOUFFLEUR. - A voir tant de vaillance...
PIÉGELÉ. - Avorton de Mayence... oui, je suis Contran et Pierre, avorton de Mayence. Salut aux lépreux!

Et la représentation se termine dans un épouvantable tumulte, non sans que Piégelé n'ait eu le temps de lâcher ce dernier à-peu-près.

LE SOUFFLEUR. - Je veux voir tournoyer au-dessus de leurs têtes l'épée immense du grand Empereur!
PIÉGELÉ. - Je veux voir tournoyer au-dessus de leurs têtes les pieds immenses du grand Empereur!

Comment on s'en tire

Et s'il n'y a pas de souffleur? Si, malgré toutes les répétitions, le fatal trou de mémoire se produit: le trou noir, absolu? Cela arrive. C'est rare, mais ça arrive. Cela arrive à un partenaire de Lucien Guitry. Au moment de se lancer dans une interminable tirade, il s'arrête soudain, la bouche bée, l'œil rond, pareil à un gros poisson que l'on a jeté sur l'herbe. Il y eut un moment de silence. Puis, avec l'écrasante autorité qui était la sienne, Guitry commença la tirade, à la place de l'autre, la récita impeccablement jusqu'au bout. Arrivé à la fin, il frappa gentiment sur l'épaule de son partenaire et lui dit: "Mais, mon petit vieux, c'est toi qui aurait dû me dire tout cela!"

Notre ami Serge Michel ne nous en voudra pas si nous révélons qu'il fut un jour victime d'un de ces horribles "trous".

Il interprétait, au Théâtre National, le rôle principal de Dernier Chapitre, un drame policier que l'on jouait "en rond". C'est-à-dire que la scène est constituée d'une sorte de ring de boxe (sans les cordes, bien sûr), entouré de toutes parts par le public. Seul un petit escalier permet de faire les entrées et les sorties. Pas question, dans ces conditions, de souffler des coulisses.

Le Théâtre National joue Dernier
Chapitre " en rond ", dans une salle
du Résidence (1960) : Catherine Fally,
Pierre Dermo, Serge Michel.

La scène représente un salon. Un monsieur est assis dans un fauteuil. Serge Michel entre et lui dit: "Mon cher, j'ai quelque chose de très important à vous dire." Après quoi, en effet, il raconte longuement des choses fort importantes pour le déroulement de la pièce.

On en est à la trentième représentation. Tout s'est jusque là déroulé parfaitement. Ce soir, notre ami Serge fait son entrée en scène, prononce la première parole qu'il a à prononcer:

Serge Michel

"Mon cher, j'ai quelque chose de très important à vous dire." Après quoi - pourquoi? Dieu seul le sait -, c'est le " trou ": opaque, absolu. Un court moment, puis Serge: "C'est même tellement important que je vais encore y réfléchir dans la rue." II sort précipitamment. Dans la coulisse, le régisseur lui glisse le début de sa tirade. Il revient sur scène: "J'ai réfléchi..." Et il débite son texte de la façon la plus parfaite qui soit.

Il faut le faire...

Une parole malheureuse
Une dernière histoire de souffleur?

Allons-y.
Nous l'empruntons à un délectable recueil d'anecdotes théâtrales, œuvre du comédien français Paul-Courant*.

On jouait, au grand théâtre de Limoges, Les Crochets du Père Martin, un mélo à arracher des larmes à un tigre. Hélas ! une foudroyante épidémie de grippe mit au lit, le même jour, la jeune première de la troupe et la souffleuse. Le directeur demanda à une débutante de remplacer, au pied-levé, la comédienne malade. En cette circonstance délicate, il fallait aussi, bien sûr, remplacer la souffleuse; heureusement celle-ci avait une fillette de treize ans, qui semblait très au courant de toutes les finesses du métier.

Dès son entrée en scène, la pauvre comédienne, émue, mal sûre de son texte, bafouille, se rattrape, bafouille de nouveau, s'enferre, s'enfonce, la mémoire bloquée, ne recevant aucune aide de la souffleuse Improvisée, non moins émue qu'elle.

Finalement, la jeune femme s'arrête, à bout de ressources, s'avance à la rampe et tient au public le discours suivant: "J'espère que vous voudrez, bien m'excuser. J'ai appris le rôle très rapidement et, pour comble de malheur, on m'a mis un enfant dans le trou!"

Le succès de cette annonce fut incontestable.

* Paul-Courant, Les meilleures Histoires de théâtre (Editions du Regard, 1954).


Un mal qui répand la terreur: le trac
Bredouillis, lapsus, impairs, trous de mémoire, on dira: c'est la faute du trac.

Le trac: un phénomène bien mystérieux. Certains comédiens ne savent même pas ce que c'est. D'autres - et parmi les plus grands - l'éprouvent jusqu'à la torture.

Jean Cocteau attribuait le trac dont il souffrait au fait que le public lui apparaissait comme un élément, un élé-ment dangereux et super-be:

Il est un élément au point qu'il donne aux artistes une nausée sournoise: le trac. Le trac est irrésistible com-me le mal de mer... Et le public ne tient pas plus compte de ce mal qu'il don-ne, que la mer ne s'inquiète de donner le mal de mer.
Jean Cocteau

Un sociologue du théâtre. Pierre Bugard, interrogea, sur ce point, plusieurs parmi les plus grands comédiens français. Voici quelques-unes des réponses qu'il obtint**.

Micheline Boudet
C'est l'angoisse... Qu'est-ce qui va se passer quand je vais avoir franchi le décor? C'est un sale moment, vous savez, celui où l'on entre, c'est comme le taureau, lorsqu'il pénètre dans l'arène... Si le trac est ressenti de la même façon par tous les comédiens? Non, sûrement pas. D'abord il y a différentes formes: il y a ceux qui transpirent, ceux qui ont froid, ceux qui ont chaud, il y en a qui font pipi... Moi, je suis très traqueuse, mais en général mon trac passe quand je suis en scène, au bout de cinq, six minutes, même pas, au bout de deux minutes c'est passé, je n'ai plus que le bonheur, ta joie... Pierre Dux m'a avoué que, la
première fois qu'il a joué "Le Misanthrope", il avait eu de plus en plus peur jusqu'à la fin. Ce doit être épouvantable... Pourtant, c'est un grand comédien.

Le Misanthrope à la Comédie-Française (1968)
Jacques Charon (Oronte), Pierre Duv (Alceste... mort de trac),
Jean Debucourt (Philinle).

Arletty
Ça, moi j'ai le trac, toujours! J'ai le trac déjà de me présen-ter, je me dis: "Je suis présente devant le public", il n'y a pas d'erreur. C'est lui, le juge!

Arletty
Alors là, j'ai toujours le trac. Il ne me passe jamais, moi. le le garde pendant toute la pièce. Je le sens partout, je ne peux pas une secon-de m'en évader. Moi, j'ai le trac qui dure.


Denise Gence

Dans le trac de Denise Gense, nous retrouvons cet élément magique, religieux, qui est à l'origine du théâtre
... C'est la crainte de ne pas être à la hauteur de ce système d'échange qui se fait entre nous et le public. Avant que le spectacle ne commence, ma conscience est informe, c'est là mon trac. Dès que le contact est établi, dès que le courant passe, mon trac disparaît. Mais il y a aussi un autre trac plus profond : le théâtre conserve quelque chose du sacré qu'il avait aux origines. Dès que nous sommes en scène, avant même de jouer, nous sommes pris dans une sorte de réseau où nous sentons que tout n'est pas permis; certains gestes, certains mots nous sont interdits. C'est vrai, nous portons en nous un peu de sacré ; il s'agit de ne pas le profaner.

Ce sont là pourtant des gens qui jamais ne donnèrent l'impression au public qu'ils mouraient de trac. Tel ne fut pas le cas de l'infortuné André Luguet.

* Article paru dans "Comœdia ", 17 janvier 1942.
** Pierre Bugard, Le Comédien et son double (Stock, 1970).

Fâcheux débuts d'André Luguet
Ecoutons-le raconter ce que fut sa première apparition en scène*.

Le rôle n'avait qu'une scène, mais elle était longue et capitale... J'avais à peine dix-sept ans et je n'avais jamais joué un rôle si important. Je mourais de peur en entrant en scène et mon bouleversement fut si grand qu'un voile obscur obscurcit mon cerveau dès la seconde réplique. Un horrible bourdonnement dans les oreilles m'empêchait de percevoir un seul mot du souffleur, que les spectateurs seuls entendaient. Du moins je le pensais.

Je sentais mes jambes se dérober sous moi comme si toute ma chair s'était brusquement désossée. Mon sang lui-même se retirait de mon cœur et se glaçait dans mes veines. Allais-je donc mourir en scène, à l'aube de ma carrière? Roger Karl tenta de me repêcher, mais j'étais déjà dans le coma et incapable de saisir la perche qu'il me tendait... Ce fut le moment le plus atroce de toute ma carrière, que je crus terminée à jamais, car je m'écroulai sur la scène de tout mon long. Roger Karl me souleva comme une plume et me déposa en coulisse comme un paquet de linge sale. Comment enchaîna-t-il? Dieu seul le sait! Mais il s'en tira si adroitement que l'on ne dut pas baisser le rideau.

André Luguet

Eh bien, ce début catastrophique n'empêcha pas André Luguet de faire, au théâtre comme au cinéma, une des plus belles carrières qui soit.

* André Luguet, Le Feu sacré (La Palatine, 1955).

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